Arrêt maladie et culpabilité : comment gérer ?

  • October 11, 2018

De la grosse grippe au burn-out, un tiers des salariés français est absent au moins une fois pour maladie chaque année… et pour une durée moyenne de 35,5 jours(presque de quoi rattraper l’intégrale de Game of Thrones). Au-delà de la raison - plus ou moins grave - qui conduit à s’absenter de son poste, tout le monde ne vit pas ce repos forcé de la même façon. Et pour certain, c’est la culpabilité qui frappe à la porte. Nous avons interrogé Catherine Troufléau, psychologue du travail, pour nous parler de ce phénomène.

Toc toc toc, qui est là ? C’est la culpabilité

Alors qu’est-ce qui pousse les salariés français à se rendre au travail la goutte au nez ou à deux doigts de la crise de nerfs ? Que l’on parle de maladies physiques (grippe, entorse, cancer) ou psychiques (burn-out, dépression), Catherine Troufléau nous explique que le rapport à la culpabilité est très différent d’un individu à l’autre. Elle distingue deux profils : le salarié “classique” et le “bon petit soldat”. Malade, le premier sait généralement prendre du recul sur son travail et accepter la nécessité de lever le pied pour quelques jours/mois. Quand il ne le fait pas, ses raisons sont souvent d’ordre pratique (“j’aurai trop de travail à rattraper”) ou carriériste (“je ne veux pas montrer mes faiblesses et risquer de passer à côté d’une opportunité”). Le “bon petit soldat”, en revanche, se sent surtout responsable vis-à-vis des autres, redevable vis-à-vis de son entreprise et de ses collègues.

Mais au-delà de la tendance naturelle de chacun à tendre vers l’une ou l’autre de ces catégories, l’environnement professionnel est un catalyseur de ce phénomène. Parfois assumée, dans des environnements compétitifs où la recherche de la performance est reine, la pression exercée par l’entreprise reste plus souvent inconsciente. Et dans ces organisations qui tirent sur la corde sans s’en rendre compte, les bons petits soldats sont ceux que l’on surcharge de travail parce qu’ils travaillent mieux que les autres et qu’ils laissent leur to-do-list s’allonger sans limite et sans rechigner.

Travailler à tout prix, c’est mal ?

Qu’ils viennent au bureau contaminer leurs collègues avec toute la bonne foi du monde ou restent chez eux à envoyer des e-mails un verre d’aspirine à la main, de nombreuses personnes continuent à travailler dans la maladie. Aujourd’hui, près d’un arrêt sur cinq n’est pas respecté. Et pourtant, les études montrent que 39% des personnes n’ayant pas suivi le temps de repos recommandé disent le regretter. Pourquoi ? En raison de l’impact sur leur productivité, la qualité de leur travail et parfois même un rallongement de la durée de la maladie, une rechute ou une baisse de moral.

Plus grave, Catherine Troufléau ajoute que l’envie de reprendre le travail de manière anticipée est très courante, notamment chez les personnes victimes d’un burn-out. Celles-ci remettent en question leurs compétences. Elles ont généralement le sentiment d’avoir été faible, d’avoir laissé tomber leurs collègues. Et pourtant, ignorer les signes ou reprendre le travail trop tôt est une mauvaise idée : « un burn-out ou une dépression sont comme une jambe cassée. Il est possible de la réparer, mais cette réparation doit être suivie d’une rééducation pour ne pas fragiliser la jambe à nouveau. » La morale ? Il faut prendre son temps. Les maladies psychiques sont un signal d’alerte du corps pour indiquer un surmenage. L’écouter à temps, c’est éviter de plus graves problèmes - physiques cette fois - plus tard.

« Un burn-out ou une dépression sont comme une jambe cassée. Il est possible de la réparer, mais cette réparation doit être suivie d’une rééducation pour ne pas fragiliser la jambe à nouveau. » - Catherine Troufléau, Psychologue du travail.

Et du point de vue juridique ?

Un employeur ne peut pas imposer à un salarié disposant d’un arrêt maladie de travailler pour lui. Cependant, et c’est un phénomène courant chez les cadres, un salarié peut décider de ne pas transmettre son arrêt à la Sécurité Sociale… auquel cas celui-ci est réputé ne pas avoir existé. Attention, si l’arrêt maladie a été transmis il n’est pas possible de retourner travailler avant la fin du délai indiqué - sans quoi l’organisme qui vous indemnise pourrait se retourner contre vous - sauf si votre médecin vous fournit un certificat de retour anticipé.

À l’inverse, une étude récente montre que près d’un salarié français sur cinq pense qu’il est acceptable de prétendre qu’il est malade alors qu’il ne l’est pas. En France plus précisément, 20% des salariés qui tolèrent ce type de pratique déclarent qu’il est acceptable d’y recourir plus de cinq fois dans l’année. Ces arrêts de complaisance sont d’ailleurs jugés moins sévèrement par les millenials que par leurs aînés : 28% trouvent cette pratique acceptable, contre 15% des 40-65 ans.

La hiérarchie de la compassion

“C’est bien ces vacances ?” ou “encore en train de creuser le trou de la sécu ?”, les salariés en arrêt maladie sont régulièrement confrontés à ces “plaisanteries”, plus proches du jugement que de la blague innocente. Car les cultures occidentales ne traitent pas toutes les maladies de la même façon : certaines font peur, d’autres moins. Si la manière de classer les maladies “physiques” est relativement homogène - le cancer bat l’hépatite, qui bat la jambe cassée, qui bat l’ulcère, qui bat le gros rhume - le cas des maladies psychiques est plus complexe.

Le burn-out ou la dépression sont parfois “remis en question” par des collègues peu délicats, accentuant ainsi la culpabilité des malades. Il est alors difficile pour un professionnel souffrant de harcèlement ou d’un stress intense d’accepter cette situation et de s’imposer le repos nécessaire quand sa souffrance est minimisée - voire moquée - par son entourage professionnel. Et pourtant, « la souffrance ne se compare pas », explique Catherine Troufléau.

Du simple rhume à une maladie grave, comment apporter son soutien à un collègue ?

Anticipez et détectez les signes

À vous de jouer Sherlock : votre collègue semble très fatigué, se coupe des autres ou disparaît sous 3 épaisseurs de pulls ? Il suffit parfois de suggérer à une personne de rentrer chez elle se reposer pour la déculpabiliser. Quelques jours off suffisent parfois à tout faire rentrer dans l’ordre et éviter un arrêt maladie plus long.

Proposez votre aide, sans l’imposer

« Une aide, quelle qu’elle soit, se doit d’être gratuite. N’attendez-rien en retour et ne la forcez pas », ajoute Catherine Troufléau. Et dans le cas de maladies plus graves, n’hésitez pas à alerter les personnes compétentes dans l’entreprise - médecin ou psychologue du travail - qui sauront trouver les mots pour accompagner.

En cas de refus, limitez-vous à une aide sur le plan professionnel.

Cela ne signifie pas d’endosser sa charge de travail à sa place, mais simplement de faire des “petits gestes” qui soulageront son quotidien : éviter de proposer des réunions à des horaires compliqués pour lui, faire tampon avec un manager pressant, proposer de faire une pause autour d’un café, etc.

Et si elle accepte votre soutien, évitez de parler boulot

Une question sur un vieux dossier ? Une surcharge momentanée de travail suite à son départ ? Trouvez des solutions sans lui en parler, afin de ne pas alourdir son sentiment de culpabilité et son angoisse du retour.

L’arrêt de travail est souvent mal vu par notre société et nombreux sont ceux qui refusent de voir que leur corps leur crie d’appuyer sur pause. Pour Catherine Troufléau, c’est à l’organisation de mettre en place l’accompagnement nécessaire pour limiter ce sentiment et préparer au mieux le départ et le retour d’un collaborateur en arrêt maladie. Comment ? Par la constitution d’un réseau et de liens entre les spécialistes des maladies professionnelles, les directions des ressources humaines et le tissu managérial, permettant de détecter à temps et de soutenir au mieux ceux qui, comme tout le monde, connaissent des moments difficiles.

Sources :

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Photo by WTTJ

Marlène

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