Des frères Pariente (Naf Naf), Jean-Paul Gaultier, François-Pinault (Pinault-Printemps-La Redoute), Elie Saab, mais aussi Chrysoline de Gastines (Balzac Paris), Morgane Sézalory (Sézane) et Camille Riou (LÕU.YETU), ils sont nombreux à avoir réussi dans le monde de la mode, sans être passés par un cursus balisé. Si certains s’en agacent, d’autres s’en inspirent. Curieux, créatifs, hors du cadre, aventuriers, ce n’est pas une coïncidence si les autodidactes foisonnent dans le secteur de la création où il n’est nullement obligatoire de présenter son CV avant de créer sa marque. Welcome to the Jungle est allé à la rencontre de ces nouveaux autodidactes dans le secteur de la mode.

Vulfran de Richoufftz, 30 ans, co-fondateur de Panafrica, la marque de baskets responsables aux couleurs d’Afrique, Charlotte de Mandat Grancey, 30 ans, co-fondatrice de Sestra, la marque qui associe la gemmologie aux bijoux et à la maroquinerie et Constance d’Amécourt, 32 ans, fondatrice d’Happy Duck, la nouvelle marque de maillots de bain pour enfants, ont accepté de revenir sur leur parcours et nous livrer les clés de leur succès.

Un univers commun : curiosité, créativité, aventure

« Je suis mon propre prof et ma curiosité s'accroît avec l'âge » Karl Lagerfeld

Une personnalité guidée par la curiosité

La curiosité, cette soif inépuisable de comprendre et d’observer l’univers qui l’entoure, est une épatante qualité de l’autodidacte. Enfant, l’autodidacte pose beaucoup de questions, il joue facilement à des jeux de rôles, crée des cabanes, dessine, peint, cuisine… Déjà, il crée des univers et des projets. Il se plonge facilement dans son imaginaire, véritable source de créativité. L’enfant autodidacte est souvent rêveur, il a parfois la bougeotte et possède une énergie débordante.

Vulfran de Richoufftz a grandi dans une famille nombreuse. Il se rappelle : « Enfant, j’étais assez solitaire. J’aimais partir dans la nature quand il pleuvait pour ramasser des escargots, mettre des sauterelles dans des boîtes pour les voir grandir... J’aimais bien me raconter des histoires, me construire des cabanes, j’étais imaginatif. » Fils de militaire, il a connu de très nombreux déménagements. Il prend ainsi l’habitude de s’intégrer et se construire dans un milieu inconnu. Le métier de ses rêves ? Déménageur ou berger. Constance d’Amécourt adorait la vie à la ferme mais aussi « la pêche, monter à cheval, ramasser des œufs, participer à la traite des vaches. » Charlotte de Mandat Grancey, enfant, aimait « relever des défis, grimper dans les arbres, défier les adultes, jouer à cache-cache, à l’aventure. »

Un parcours plus créatif que scolaire

« Ce qui distingue l'autodidacte de celui qui a fait des études, ce n'est pas l'ampleur des connaissances, mais des degrés différents de vitalité et de confiance en soi » Milan Kundera

L’une des principales caractéristiques de l’autodidacte c’est qu’il a une détermination inébranlable à comprendre les choses. Il ne veut pas « connaître », mais « comprendre » le fonctionnement de ce qui l’entoure. L’autodidacte ne tolère pas la zone grise de l’approximatif. La réponse « c’est écrit ici » ou « le professeur l’a dit » ne le satisfait pas. Ainsi, on entendra souvent un autodidacte dire de son parcours qu’il n’était pas scolaire, qu’il ne rentrait pas dans les cases fixées par l’éducation nationale, mais qu’il avait de grandes capacités dans les domaines qui l’intéressait.

Vulfran se souvient, à l’école « je ne m’épanouissais pas du tout, j’étais dissipé... On disait souvent de moi que j’étais plutôt intelligent, que j’étais curieux, mais pas bosseur. » Son cursus en géographie à la Sorbone lui plaît davantage, « je n’avais pas l’impression d’être dans l’apprentissage mais dans la réflexion, je construisais des projets concrets. » Après deux ans en Espagne, il reprend un Master d’urbanisme et rejoint un groupe immobilier où il progresse rapidement, « mais plus j’avançais, plus on voulait me mettre un peu dans des cases. Je sentais que si je restais plus longtemps, j’aurais plus de mal à partir. Si je partais c’était pour mettre tout à plat et monter mon projet. » C’est de cette « envie profonde de créer » qu’est né le projet Panafrica.

Constance et Charlotte se décrivent aussi comme des élèves « dissipées » et « espiègles ». Si leurs études sont distinctes, histoire de l’art pour Constance et une école de commerce pour Charlotte, leurs parcours se ressemblent. Elles partent une année à l’étranger et leurs études les conduisent toutes deux vers le luxe.

De l’imagination à la conception : comprendre et convaincre

« Si vous désirez vraiment faire quelque chose, vous trouverez un moyen. Sinon, vous trouverez une excuse » Jim Rohn, entrepreneur et coach en motivation

De la création à la conception

L’autodidacte a une imagination débordante et il aime créer des projets concrets. Quand vient le moment de concrétiser l’une de ses idées, il lui sera nécessaire, pour pallier d’éventuelles carences liées à son absence de formation, de bien s’entourer et de reprendre les bases du produit qu’il veut confectionner. De profane dans un univers, il doit devenir l’expert de la spécialité qu’il a choisie.

Lorsqu’il quitte son job, Vulfran explique : « Hugues, mon associé, était en Afrique de l’Ouest, il faisait du financement d’entrepreneurs. On s’est revu un été, lui baignait dans l’univers africain, des tissus wax colorés et c’est un peu comme ça que c’est né ». Il ajoute : « On avait une belle complémentarité de compétences », lui créatif, Hugues cartésien. Ils ont choisi la basket parce que c’est « un challenge », « un produit complexe à créer donc enrichissant intellectuellement » et c’est « un élément que tout le monde porte aujourd’hui. » Ensuite, ils ont posé les bases de la marque : « forte et éthique » avec des produits fabriqués en Afrique. Puis ils sont partis, avec un de leurs croquis, sac au dos au Maroc rencontrer des fabricants et suivre l’entier processus de création d’une basket, « on est devenus des spécialistes de la chaussure alors qu’on ne connaissait rien. »

En parallèle de son activité chez Louis Vuitton (LVMH), Constance a envie de monter son propre projet. En cherchant en vain des maillots frère-sœur assortis pour ses neveux, elle s’aperçoit qu’il n’existe aucune marque de maillots de bain pour enfant, assortis et abordables. Elle raconte « J’ai découvert ce marché de niche où il y avait un fort potentiel, j’ai donc décidé de lancer ma propre marque. » Elle travaille alors soirs et weekends pour faire aboutir son projet. Très "business", Charlotte voulait monter sa boîte. L’idée était de s’associer avec sa sœur, Clothilde, plus créative et modeuse, voyant dans leurs différences « une complémentarité, une force. » Elle explique avoir choisi de s’orienter vers la gemmologie, une passion qu’elle développe par elle-même. D’un désaccord entre les deux sœurs, l’une souhaitant monter une marque de sacs et l’autre de bijoux, elles ont trouvé leur originalité « la pochette-bijoux » : apposer une pierre fine comme fermoir sur une pochette en cuir. Sestra (sœur en slave) était né.

Convaincre un nouveau public

L’une des difficultés à laquelle se heurte l’autodidacte est son manque de légitimité. Comment croire en celui qui veut monter une marque de vêtements sans savoir coudre ? Et celui qui n’a pas fait d’école de mode, n’a aucune expérience dans ce milieu et souhaite proposer une nouvelle tendance ? Autant de barrières techniques que rencontre l’autodidacte lorsqu’il souhaite se lancer. Pour lui, tout est à créer, un nom, un réseau, mais surtout un discours convaincant. Il va devoir croire en lui-même, garder toujours confiance en son projet, et ne jamais douter pour convaincre techniciens, clients et experts.

Pour Vulfran, les premiers à convaincre c’était les fabricants de chaussure au Maroc. « Au début on arrivait avec un dessin » raconte-t-il, « on se heurtait à des questions techniques... Il faut arriver à convaincre ces gens-là, c’est le propre d’un entrepreneur : arriver sans rien et raconter une histoire. » Il faut « mettre beaucoup d’optimisme, même si tu doutes. » Beaucoup les prennent pour des fous mais eux y croient, « il faut foncer et ne pas faire place au doute. » En France ils s’entourent d’une styliste et lancent rapidement leur collection. Leur réseau aussi est convaincu et, avec un système de précommandes, ils lancent la production. La suite s’est faite à la débrouille : visuels, photos dans Paris, leurs proches s’impliquent et challengent le projet.

Inconnu dans le monde de la mode, un atout ?

« Si vous n’êtes pas désireux de risquer l’inhabituel, vous devrez vous contenter de l’ordinaire » Jim Rohn, entrepreneur et coach en motivation

Contre le manque de légitimité, le culot et l’insouciance

Selon Marc Pagézy, PDG de Eurosearch&Associés, « vierges de tout formatage du système scolaire, [les autodidactes] sont moins frileux. » L’autodidacte est une page blanche, à écrire. Affranchi des codes du monde de la mode qui lui est inconnu, il avance avec insouciance sans avoir peur de faire différemment. Très opiniâtre, l’autodidacte ne se laisse pas impressionner et son manque d’a priori lui est souvent bénéfique.

Vulfran raconte : « La débrouille c’est un avantage car tu vois les choses de manière plus lointaine, tu ne te mets pas de barrière, on est partis un peu de manière naïve et insouciante... Si on avait connu le truc on se serait peut-être un peu complexifié les choses, on aurait eu peur. » Ne pas être « dans le milieu » leur a beaucoup servi et continue à leur être utile aujourd’hui. Pour lui c’est un avantage, « tu ne connaîs pas le grand acheteur qui se présente à toi dans un salon, du coup tu lui parles d’un air très détaché, tu fais les choses de manière plus spontanée, plus libre. » La tendance wax, ils ne l’ont pas vu venir, elle est arrivée seulement après, « nous, on a fait vraiment les choses avec le cœur, on aimait bien le tissu, on ne s’est pas posé la question. »

Une vision large et décloisonnée

Souvent plus libre et capable d'aborder les sujets sous différents angles, l’autodidacte comble facilement son déficit académique en trouvant des solutions originales aux problèmes. Plus pragmatique, il aura tendance à développer une vision stratégique et globale de son entreprise. Issu d’un milieu étranger à la mode, son carnet d’adresse lui permet de toucher un public plus varié et il n’hésitera pas à solliciter son réseau pour en créer un nouveau.

Le plus de l’autodidacte pour Vulfran, c’est d’être avant tout un entrepreneur. Selon lui, « la vision est vraiment importante, l’aspect technique des choses aussi mais il suffit de bien s’entourer. » Les compétences acquises dans leurs précédents métiers sont exploitées (organisation, prise d’initiatives). Le risque lorsqu’on sort d’une école de mode pour Vulfran c’est de « rester que dans l’aspect créatif, or cela représente seulement 10% d’une entreprise... Nous, on a une vision plus large. » Une vision que partagent Constance et Charlotte qui se considèrent davantage comme des entrepreneuses que des stylistes.

Les 3 conseils du fashion autodidacte pour se lancer

Pour Vulfran, si on se lance en autodidacte dans la mode, il faut :

  • Croire en soi, éviter le doute et foncer
  • Bien penser son produit
  • Bien s’entourer : s’ouvrir aux autres, parler de son projet, écouter les autres, s’entourer des bonnes personnes qui ont des compétences qui nous manquent

Pour Charlotte, la business-girl, il est important de :

  • Ne pas tout de suite penser à la marge mais chercher à avoir des clients
  • Commencer par des prix abordables (quitte à les monter progressivement)
  • Comme Churchill, voir « dans chaque difficulté une opportunité »

Avant de se lancer, pour Constance il est primordial de :

  • Prendre son temps, ne pas se précipiter
  • Affiner son produit
  • Parler de son projet autour de soi : on ne vous piquera pas votre idée !
« Le succès est la capacité d'aller d'échec en échec sans perdre son enthousiasme » Winston Churchill

Alors, qu’est-ce qui vous retient pour vous lancer dans le monde de la mode ?


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Photos by WTTJ

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