De 8 semaines obligatoires pour les mères, je suis de onze jours optionnels pour les pères. Je suis, je suis ….?

Le débat sur le congé paternité, sa durée et sa rémunération, fait grand bruit en France depuis quelques mois. Une première pétition lancée en mai dernier par un informaticien de 30 ans qui recueille plus de 65 000 signatures, une blogueuse qui dénonce la “charge mentale” des femmes qui se débattent pour conjuguer au mieux vie professionnelle et vie familiale, puis l’engagement de nombreux hommes célèbres, signataires de la pétition lancée par le magazine Causette en novembre dernier, ont provoqué une prise de conscience collective à propos d'une inégalité bien ancrée dans la société française.

2017 année de la dénonciation, 2018 année de l’action ? Pas vraiment, si l’on en croit le gouvernement qui ne semble pas décidé à faire le premier pas. Et si la balle était dans le camp des entreprises ? Certaines d’entre elles - comme Patagonia - ont récemment décidé de s’engager en offrant un allongement du congé paternité à leurs salariés et espèrent ainsi créer une dynamique plus large. Petit tour d’horizon avec Julien Alauzen, attaché commercial chez Patagonia, premier papa à avoir bénéficié du congé paternité allongé proposé par la marque à tous ses salariés européens. 

La courte histoire du congé paternité en France

Se plonger dans le sujet du congé paternité en France, c’est d’abord découvrir la brièveté de son histoire : c’est en 2002 seulement que les pères furent enfin autorisés à appuyer sur pause pour s’occuper de leurs nouveaux-nés. Créé par Ségolène Royal, alors Ministre déléguée à la famille sous le gouvernement de Lionel Jospin, le congé paternité offre onze jours consécutifs à tous les pères salariés, week-ends compris, à prendre dans les quatre mois qui suivent la naissance. Durant ces onze jours optionnels, le salaire est suspendu et remplacé par une indemnité journalière prise en charge par la sécurité sociale. À ne pas confondre avec le congé parental, qui peut durer jusqu’à trois ans pour les deux parents, mais qui n’est pas rémunéré.

 Julien Alauzen dans le showroom Patagonia à Paris 

Une période qui varie du simple au double chez nos voisins européens

En se penchant sur la durée du congé paternité chez nos voisins européens, on découvre de grandes disparités, preuve que le sujet fait débat et que les lignes peuvent évoluer. Comme souvent sur les sujets de société, ce sont les pays Scandinaves qui se montrent les plus généreux. Les mieux lotis sont les pères norvégiens qui bénéficient de quatorze semaines de congés avec un salaire perçu dans son intégralité. La Suède et la Finlande offrent quant à elles soixante et cinquante-quatre jours de congés. La France ne se retrouve pas pour autant en queue de peloton : l’Italie et la Grèce n’offrent que deux jours de congés payés et l’Allemagne n’en propose aucun. En revanche, les pères allemands peuvent partager quatorze mois de congé parental avec la mère de l'enfant. Tous les deux perçoivent alors 65% de leur salaire.

Un appel à réformer le congé paternité en France

Signes d’une volonté grandissante d’égalité entre les hommes et les femmes, de nombreuses voix se sont élevées en 2017 pour un allongement du congé paternité et une meilleure indemnisation. On retiendra notamment la pétition lancée par le magazine Causette en octobre sur le site change.org, qui a déjà recueilli plus de 46 000 signatures, réclamant a minima de rendre ce congé obligatoire et de l’étendre à six semaines indemnisées à même hauteur que le congé maternité car « Être deux au début de la vie d’un enfant n’est pas de trop pour partager les émotions et les tâches. »

« Être deux au début de la vie d’un enfant n’est pas de trop pour partager les émotions et les tâches. » - Pétition lancée par le magazine Causette 

Quand les hommes s’engagent en faveur d’un congé étendu et obligatoire

La pétition a été largement relayée par les médias, notamment grâce aux personnalités masculines qui se sont engagées. Parmi les signataires, on retrouve le chanteur Julien Clerc, le psychiatre Christophe André, l’acteur Jalil Lespert, le journaliste Mouloud Achour et une quarantaine d’autres personnalités. Si les nouvelles générations de pères s’engagent dans cette cause, c’est avant tout pour prendre leur place dans un système qui ne leur permet pas de créer une “vraie rencontre” avec leurs enfants comme le souligne Causette.

C’est aussi parce que le congé paternité tel qu’il existe aujourd’hui en France n’est pas encore complètement rentré dans les moeurs. Seuls 70 % des pères profitent des onze jours accordés à l’arrivée d’un enfant et les disparités sont grandes selon leur âge et leur situation : 75 % des moins de 30 ans les prennent contre 60 % des plus de 40 ans, et 80 % des salariés en CDI contre 32 % des indépendants, selon le ministère des Affaires sociales et de la Santé. Un manque de popularité que beaucoup attribuent à son caractère optionnel. En effet, beaucoup de salariés hésitent encore à en bénéficier par culpabilité envers leurs employeurs, d’où la nécessité de rendre ce congé obligatoire comme le recommande l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

À l’international, des personnalités s’élèvent pour banaliser la prise du congé paternité et mettre en avant son importance pour l’épanouissement familial. «Les études montrent que lorsque les parents qui travaillent prennent du temps pour rester auprès de leurs nouveaux-nés, les résultats sont meilleurs pour les enfants et leur famille », déclare Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, qui s’est lui-même arrêté deux mois à la naissance de sa fille en 2015.

L’épanouissement professionnel et personnel des femmes mis en jeu

Si les hommes souhaitent accorder plus de temps à leur famille, les femmes soutiennent également l’allongement du congé paternité pour leur propre épanouissement et une plus grande égalité professionnelle et sociale. Aujourd’hui, 25% des femmes sont contraintes de cesser ou de réduire leur activité professionnelle après la naissance de leur premier enfant. D’après une étude parue dans Le Monde en mars 2017, 72% des mères de famille ont un travail contre 85% des pères, et 33% d’entre elles travaillent à temps partiel. La discrimination à l’embauche des femmes, susceptibles d’avoir des enfants, et donc de partir plusieurs mois en congé maternité, est également toujours d’actualité et pourrait certainement se résorber si les hommes bénéficiaient d’un statut similaire.

D’après la dessinatrice et blogueuse Emma, qui a largement popularisé le concept de “charge mentale” en 2017, les disparités au sein du foyer se creusent particulièrement après la naissance du premier enfant. Contraintes de rester seules chez elles avec leur nouveau-né, les femmes en congé maternité endossent naturellement la responsabilité des tâches ménagères et de l’éducation des enfants. Une inégalité qui s’impose dès la naissance donc, et qu’il est difficile de gommer ensuite. Selon les spécialistes, un partage du temps entre les parents dès la naissance permettrait également de soulager la mère, souvent éprouvée par l’accouchement, et qui se retrouve rapidement contrainte d’assumer seule la responsabilité d’un nouveau-né tout en gérant le manque de sommeil et les tâches quotidiennes.

Les entreprises qui s’engagent : le cas Patagonia

Malgré cette prise de conscience, le gouvernement ne semble pas encore prêt à faire un pas du côté des papas. Interrogé sur le sujet en septembre dernier, le secrétariat d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les hommes a indiqué que la réforme du congé paternité n'était « pas du tout à l'ordre du jour. » En effet, la modification du congé paternité reste un sujet sensible pour le gouvernement qui se verrait certainement opposer une levée de boucliers de la part des chefs d’entreprises, inquiets de la mise en place d’une telle mesure en termes d’organisation et de gestion du personnel. Certaines entreprises ont donc décidé de prendre le sujet à bras le corps pour mettre en place leurs propres règles du jeu.

En 2017, plusieurs entreprises ont fait le choix d’allonger le congé paternité de leurs employés : Mastercard qui offre désormais huit semaines à tous ses employés dans le monde ou encore la société d’assurances Aviva qui propose désormais dix semaines. La marque de vêtements sportswear et outdoor californienne Patagonia va encore plus loin en offrant douze semaines de congés payés à ses 150 employés européens. L’entreprise, connue pour ses prises de position en faveur de l’environnement et du bien-être de ses employés a choisi de miser sur l’épanouissement familial comme l’indique Evelyn Doyle, la directrice des Ressources Humaines en Europe : « Patagonia a toujours mis un point d’honneur à créer un environnement de travail laissant une place importante à la vie de famille. Des études montrent que les employés qui se sentent soutenus par leur entreprise sont plus performants et engagés dans leur travail. »

Un constat confirmé par Julien Alauzen, attaché commercial depuis cinq ans chez Patagonia, et premier père à avoir bénéficié de ce congé paternité allongé à la naissance de son deuxième enfant : « Nous pouvons profiter en famille des bons moments tous ensemble avec l’aval de mon employeur. C’est vraiment agréable, et cela me donne aussi envie d’être encore plus impliqué dans mon job à mon retour. »

« Nous pouvons profiter en famille des bons moments tous ensemble avec l’aval de mon employeur. C’est vraiment agréable, et cela me donne aussi envie d’être encore plus impliqué dans mon job à mon retour. » - Julien, attaché commercial chez Patagonia

Un tel choix décidé en interne, et non pas en application d’une loi, permet également plus de flexibilité pour l’entreprise, qui mise sur le dialogue pour négocier directement les conditions de ces congés avec ses employés et assurer une transition en douceur : « La communication a été la base pour une transition réussie et pour permettre à Patagonia et moi-même de profiter de ce congé avec sérénité. Douze semaines de congé, ça doit s’organiser et s’anticiper surtout pour un poste comme le mien où la relation client est au centre de l’activité. Pour ça, j’ai fait une proposition à mon responsable pour étaler ces douze semaines sur l’année, car cela semblait plus adapté et plus pertinent. J’ai donc opté pour prendre trois fois un mois, afin de pouvoir vraiment profiter à fond de ma famille sans décrocher totalement de la relation avec mes clients. » explique Julien.

Côté famille, le résultat semble tout aussi positif : « Mon entourage a été très surpris et positif à l’égard de ce congé, il a peut-être même fait quelques envieux ! Tout le monde a trouvé cette initiative très novatrice et généreuse. Ce temps est précieux et passe très (trop) vite. Le fait d’avoir douze semaines et non pas les onze jours classiques, me permet d’avoir vraiment le temps de me consacrer pleinement à ma fille et de profiter sereinement. »

«  Ce temps est précieux et passe très (trop) vite. Le fait d’avoir douze semaines et non pas les onze jours classiques, me permet d’avoir vraiment le temps de me consacrer pleinement à ma fille et de profiter sereinement. » - Julien, attaché commercial chez Patagonia

À travers leur engagement, les entreprises comme Patagonia espèrent ainsi créer une dynamique plus large et encourager d’autres sociétés à suivre leur exemple comme le souligne Ryan Gellert, Directeur Général de Patagonia Europe : « Notre ambition est de jouer un rôle leader en la matière et d’inspirer d’autres entreprises à nous suivre. En instaurant cette nouvelle politique nous ne montrons pas seulement un bon exemple, nous faisons également ce qui est bon pour nos employés et leur famille. »

 Julien Alauzen dans le showroom Patagonia à Paris 

Liens utiles

  • La première pétition lancée par Naro Sinarapard sur change.org ici
  • La pétition du magazine Causette ici 
  • L'article sur le Blog d’Emma à propos de la charge mentale ici 

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Photos by WTTJ @Patagonia

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