Utopie ou concept viable ? On fait le point sur le revenu universel

  • October 17, 2018

L’idée de revenu universel a délié les langues et fait couler beaucoup d’encre lors de la campagne présidentielle de 2017. Porté avec force par Benoît Hamon, candidat à la primaire de la gauche, qui en a fait la mesure phare de son programme, le revenu universel s’est immiscé dans le débat public. Pourtant, le concept ne date pas d’hier. Le terme apparaît dès 1797 dans la réflexion de l’intellectuel britannique Thomas Paine. Elle occupe depuis économistes et intellectuels de tous horizons. Qu’en est-il vraiment aujourd’hui de ce principe qui enflamme et divise ?

La vraie nature du revenu universel

Une idée simple mais radicale

Revenu de base, revenu social garanti, revenu inconditionnel, revenu de citoyenneté, allocation de base, revenu d’existence… ces appellations traduisent toutes l’idée d’un versement universel et inconditionnel ; une somme versée à vie à tous les citoyens pour subvenir à leurs besoins de base sans tenir compte de leurs revenus, de leur patrimoine ou de leur situation professionnelle. Seul l’âge peut être un critère discriminatif.

Sa dimension révolutionnaire repose sur 4 caractéristiques principales :

  • Le revenu de base est un droit universel :
    Une somme d’un montant égal est versée à tous les membres d’une communauté sans distinction
  • Le revenu de base est inconditionnel :
    Il est versé sans exigence de contrepartie, sans contrôle. Ici, pas de case à cocher ni de dossier complexe à constituer pour pouvoir en bénéficier.
  • Le revenu de base est individuel :
    Il est versé à toute personne majeure, indépendamment de ses choix de vie ou de sa situation conjugale.
  • Le revenu de base est cumulable avec les autres revenus :
    Il agit ainsi comme un filet de sécurité et un rempart à l’extrême pauvreté. Il offrirait notamment la possibilité de se substituer à la kyrielle d’aides sociales existantes.

Une idée libertaire ou ultra-solidaire ?

La mesure aiguise la curiosité des partis de tous bords. Pour les libéraux, le revenu universel permettrait de mettre fin à l’assistanat et de s’épargner toute la bureaucratie qui en découle. Pour certains courants d’extrême gauche, le dispositif autoriserait ceux qui ne souhaitent pas travailler à se consacrer à d’autres projets, minimiserait le nombre d’emplois précaires ou peu qualifiés et permettrait d’augmenter les revenus minimums comme le Smic en France. De son côté, Benoît Hamon fait du revenu universel la nouvelle protection sociale.

Même au sein de ses partisans, les points de litige sont nombreux. Revue détaillée des questions qui font débat :

Incitation à l’oisiveté ou droit à la dignité ?

L’argument le plus invoqué par les partisans du revenu de base est l’élimination de l’extrême pauvreté. Un revenu minimum de vie ou de survie favoriserait des conditions de travail plus humaines (plus personne ne serait dans l’obligation d’accepter un travail inhumain), permettrait d’améliorer l’éducation, de réduire l’exode rural et les inégalités régionales. Il serait possible de choisir de travailler (pour gagner plus) ou pas. Les sceptiques, de leur côté, avancent que le revenu de base est une incitation à l’oisiveté, à la paresse. Implémenter un revenu minimum encouragerait l’inactivité, l’assistanat et remettrait en cause la valeur travail.

Le profil des bénéficiaires

D’autres modalités d’application interrogent. Faut-il mettre en œuvre le revenu de base pour tous, sans condition d’âge et tout au long de la vie ? Faut-il au contraire envisager un revenu pour les adultes seulement ? Ou encore imaginer une allocation plus faible pour les enfants ?

Le montant

Plaider pour une allocation de 450€ pour subvenir aux besoins de base relève d’une démarche idéologique très différente de celle plébiscitée par les libéraux ; un montant élevé (1000€ et plus) qui remplacerait toutes les aides sociales et laisserait le choix aux citoyens de travailler ou non.

Le mode de financement

La mise en œuvre d’un revenu universel est-elle seulement réalisable ? Pour l’heure, plusieurs sources de financement pour un revenu d’existence ont été évoquées mais les différentes expérimentations menées, avec les spécificités propres à chaque pays ou zone, ne permettent pas encore de parler d’un concept universellement viable et déclinable. Plusieurs pistes de financement sont étudiées par les partisans. En voici une liste non exhaustive :

  • L’autofinancement par transfert des prestations existantes : supprimer une partie des aides existantes ou les fusionner (RSA, aides au logement, allocation chômage, pensions de retraite) pour dégager un revenu universel
  • L’augmentation de l’impôt sur le revenu ou la création d’un nouvel impôt sur les transactions financières qui taxerait les ventes d’action en bourse
  • L’augmentation de l’impôt sur le patrimoine, la consommation
  • La mise en place d’une vraie taxe carbone
  • La taxe sur l’automatisation (impôt sur les robots et machines)
  • La création monétaire

Les conséquences sur le marché du travail

L’idée d’un revenu universel ébranle profondément notre conception du travail. Avec lui, on s’éloigne de l’une des valeurs fondatrices de nos sociétés, la valeur travail défendue par l’économiste Jean-Marie Harribey. « Toute peine mérite salaire et tout salaire mérite peine » affirme-t-il. Pour lui, la société n’est pas prête pour une telle révolution du travail. Cela supposerait d’accepter de rémunérer des activités auparavant gratuites comme les tâches effectuées par les femmes au foyer, la création artistique, le bénévolat.

La métaphore du surfeur de Malibu, inventée par le philosophe John Rawls, vient encore interroger la notion de travail. Est-il possible que dans le cadre d’un revenu de base, des individus travailleurs acceptent de payer pour que d’autres, les surfeurs, puissent passer leur journée à la plage ?

« Toute peine mérite salaire et tout salaire mérite peine » - Jean-Marie Harribey, Économiste.

L’autre conception défend l’idée d’un revenu universel vecteur d’émancipation, d’égalité, de liberté. Cette allocation d’existence pourrait contribuer à l’amélioration de notre société en libérant les hommes de l’aliénation du travail. Dans une réflexion prospectiviste, le revenu universel pourrait accompagner la fin du travail et son automatisation. Un des enjeux de la technologie n’est-il pas de robotiser les tâches simples et ingrates qui nous incombent pour remplacer le travail humain ? Ces mutations du travail questionnent son essence même. Est-ce que l’emploi participe vraiment à l’amélioration de notre société ?

Les partisans du revenu universel insistent sur la création de valeur qui pourrait advenir avec la mise en œuvre d’une allocation de base. Cette allocation pourrait libérer du temps et de l’énergie pour des activités bénévoles ou peu rémunératrices utiles au bien commun : l’engagement associatif, la création artistique, la formation… Elle pourrait également encourager la prise de risque et la création de petites entreprises. En un mot, le revenu universel pourrait permettre à ceux qui le souhaitent d’exercer une activité non "rentable" mais à forte valeur ajoutée sociale.

Pourquoi c’est une bonne idée ?

Simplifier le système bureaucratique

Dans son TED talk, Jonathan Brun explore les avantages du revenu universel. Parmi ceux-ci, il invoque la fin de la bureaucratie. Un revenu de base permettra de remplacer le filet de sécurité complexe et coûteux des aides sociales par une fondation simple. Le revenu universel aurait pour vocation première de faciliter les démarches et de supprimer les délais d’obtention d’aides pour ceux qui en ont vraiment besoin. En étant « automatique » et inconditionnel, il contribuerait également à dé-stigmatiser les plus pauvres.

Offrir à chacun le droit de vivre dans la dignité

Comme le droit de vote, celui de vivre dans la dignité est selon Jonathan Brun un droit fondamental. Même si le revenu de base ne modifiera pas fondamentalement la répartition des richesses, il pourrait permettre à chacun de bénéficier d’un socle minimal de dignité garanti. Comme il le souligne, « nous n’aurons jamais de société parfaite mais une société où chacun à une juste chance dans la vie. »

Le temps retrouvé

Dans l’optique d’une mise en application d’un revenu de base, Jonathan Brun évoque un nouveau rapport au temps : une approche optimiste et créatrice de valeur pour la communauté. Le revenu universel génèrerait « du temps retrouvé pour des milliers de consciences qui n’attendaient que cela », « du temps choisi pour construire une meilleure société » et « arrêter de perdre notre vie à la gagner. »

Explorer un nouveau paradigme économique

Le philosophe et enseignant Baptiste Mylondo, membre du Mouvement Français pour un Revenu de Base (MFRB) fait du revenu universel un Une telle mesure s’inscrirait dans la mouvance de la décroissance et contribuerait à l’avènement d’une société coopérativiste, égalitariste et raisonnée. Comme il le souligne, elle transcenderait la question du travail et aurait des implications sur l’économie au sens large : « Les décroissants ne prônent pas le revenu universel à cause d’un diagnostic sur la fin du travail : ils le prônent pour la faire advenir avec la réduction de la production et de la consommation globales. » L’économiste Jean-Eric Hyafil abonde dans ce sens : « Il est question de changer de paradigme, l’idée c’est de diminuer le poids de la sphère marchande, au profit de la sphère autonome, c’est-à-dire celle où le travail est libre, bénévole ou gratuit. La sphère étatique, de son côté, conserve son rôle de régulateur et gère les impôts. »

« Il est question de changer de paradigme, l’idée c’est de diminuer le poids de la sphère marchande, au profit de la sphère autonome, c’est-à-dire celle où le travail est libre, bénévole ou gratuit. » - Jean-Eric Hyafil, Économiste.

Des projets pilotes ont été menés dans certains pays. En Namibie par exemple, un revenu de 100 dollars namibiens (10 euros) a été versé aux habitants du village d’Otjivero pendant deux ans et permis aux villageois de sortir de la pauvreté. Les expérimentations conduites en Iran et en Alaska (les habitant ont touché une allocation indexée sur les revenus de la rente pétrolière) se sont avérées concluantes mais celles-ci reposent davantage sur les ressources naturelles de ces pays que sur une vraie révolution fiscale et politique.

Pour l’instant, les expérimentations ne permettent donc pas de valider ou d’invalider le projet. Une telle mesure engage une vraie révolution sociétale et comporte de nombreuses incertitudes comme le souligne l’économiste Marc de Basquiat : « En réalité on n'en sait rien. L'hypothèse que le revenu de base va fonctionner est un peu dans le vide. Mais dans tous les tests menés, aucune expérience ne prouve pas que les gens s'arrêtent de travailler. »

Le « revenu universel d’activité » d’Emmanuel Macron

Un revenu pas si universel

Emmanuel Macron a dévoilé son souhait de mettre en place « un revenu universel d’activité » à l'horizon de 2020 dans le cadre de son plan de lutte contre la pauvreté présentée le 13 septembre dernier. Ce dispositif, détaillé peu après par Agnès Buzyn, la ministre des Solidarités et de la Santé, ne semble pas se conformer à la nature inconditionnelle et universelle du revenu de base. La Ministre a expliqué que cette aide « contiendra au minimum le RSA, les APL et la prime d’activité, puisque la philosophie est de faciliter un retour à l’emploi » et qu’elle serait attribuée « sous condition de ressources » (en dessous d’un certain seuil uniquement) et « soumises à la signature d’un contrat. » Le terme est trompeur ; il s’agit là plus d’une mesure pour simplifier l’accès aux droits sociaux et permettre le retour à l’emploi, que d’une révolution philosophique et économique profonde.

La leçon de la Finlande

Le projet du Gouvernement Macron s’inscrit dans la lignée du test de revenu universel engagé en Finlande début 2017. 2000 personnes au chômage, ont été tirées au sort ; elles reçoivent 560€ par mois de l’État pour une durée de deux ans (même en cas d’embauche). Mais le gouvernement finlandais a finalement choisi d’abandonner le dispositif car celui-ci faisait l’objet d’un malentendu. Cette allocation soumise à condition visait davantage un retour à l’emploi et une réduction du chômage qu’un nouveau paradigme économique. Elle était versée à un faible nombre de participant, sur une durée très limitée (qui ne permettait pas d’en mesurer l’impact réel) et à des chômeurs uniquement. Cet article du Huffington Post revient sur l’abandon du dispositif : « Une telle expérimentation était vouée à l’échec, en tout cas du point de vue du gouvernement finlandais. Le revenu universel ne peut être conçu comme une mesure court-termiste de retour à l’emploi. Ses effets devraient être mesurés sur la durée, en matière de bien-être, d’autonomisation, de reconnaissance sociale, de réduction des inégalités mais aussi de création d’emplois. »

On l’a vu, le revenu universel est une mesure radicale qui suppose de questionner la valeur travail et plus encore la création de valeur au sens large. Qu’est-ce qui est réellement vecteur de mieux-être et mieux-vivre en société ? L’emploi, la coopération, l’autonomie, la reconnaissance, la liberté, la créativité ? Est-ce que les individus pourront un jour se libérer de l’obligation de travail ? Y seront-ils contraints par l’automatisation des tâches ? Si le Mouvement français pour le revenu de base (créé en 2013) dénombre de plus en plus de militants, certains y voient toujours une utopie. Pour le prospectiviste Jeremy Rifkin, c’est tout l’inverse : « le revenu de base n’est pas une utopie, c’est le prochain modèle économique de l’humanité ». Le débat est ouvert…

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Illustration : Pablo Grand Mourcel

Elsa Sayagh

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