En 2015, Kate Dwyer et Penelope Gazin se sont lancées dans la création de Witchsy, une marketplace pour artistes un brin excentriques (voire gentiment satanistes). Pour y parvenir, les deux Américaines ont surtout inventé un associé mâle, histoire qu’on les prenne un peu plus au sérieux dans le macho-monde de la tech. Succès garanti.

Il a la trentaine glorieuse, le charme ravageur et une virilité à toute épreuve. Smart, amoureux fou de sa femme enceinte, Keith Mann est l’associé idéal. Quand elles évoquent son souvenir, Kate Dwyer et Penelope Gazin ont la nostalgie heureuse. Un petit sourire en coin. Les co-fondatrices de Witchsy l’aimaient bien, leur Keith. Dommage qu’il ait fallu le faire disparaître. « Keith a travaillé avec nous à Los Angeles plusieurs mois, d’août à décembre 2016 environ. Une fois que le site a été terminé, nous n’avions plus besoin de lui parce que nous n’avions plus besoin de prouver à qui que ce soit que, oui, des filles étaient capables de monter seules cet "improbable" business. »

© Kerry Balch

Pour se protéger, elles « embauchent » Keith Mann

Car Keith Mann, aussi parfait soit-il, n’a jamais existé. Ou tout du moins, pas au-delà d’une simple adresse mail. Keith@witchsy.com, c’est un peu le Frankenstein de Kate et Penelope, une créature inventée de toutes pièces pour faciliter l’avancement de leur marketplace d’artistes sélectionnés pour leur penchant pour la sorcellerie. Y naviguer, c’est accepter de tomber nez à nez avec des affiches de dents, des boucles d‘oreilles trolls ou un vase rempli d’ongles humains. « En nous lançant, nous étions conscientes que monter une entreprise serait difficile. » se remémore Kate, 29 ans, chevelure bleach ramenée sur le haut du crâne. « Ce dont nous ne nous doutions pas, c’est que c’était le fait d’être des femmes qui allait compliquer la situation, qu’on allait sans cesse nous demander : mais girls, vous êtes sûres de vouloir faire ça ? Et de vouloir le faire comme ça ? Le pire, ça a été quand on a voulu créer le site Internet. »

Artistes-musiciennes néophytes du web, les deux Américaines sollicitent des freelances. « Ils ne nous prenaient vraiment pas au sérieux. Un jour, un Développeur qui n’avait même pas fini le projet que je lui avais confié a voulu que je le paie. Quand j’ai refusé, il s’est mis dans une colère noire. Son agression était tellement violente que je me suis dit : ce mec doit détester les femmes, ce n’est pas possible d’attaquer quelqu’un de cette manière-là… » Pour se protéger, les deux meilleures amies ont cette idée un peu folle : " embaucher " Keith Mann, ce viril associé auquel auront affaire une dizaine de Designers et Développeurs. « On leur a dit qu’il venait pour nous aider à développer le business. »

© Kerry Balch

« Avec Keith parmi nous, c’est comme si les gens croyaient enfin en Witchsy »

Avec un nom pareil (rappelons que man signifie " homme " en anglais…) et quelques punchlines bien senties, Keith devient rapidement la coqueluche des interlocuteurs. Plus qu’une simple protection, l’e-mail masculin devient une caution à part entière. Les prestataires lui répondent dix fois plus vite qu’aux co-fondatrices, l’appellent par son prénom, veulent lui parler en priorité. Quand bien même il n’est censé être que le second, à la botte des deux girls. « Et en fait, avec Keith, c’est tout le comportement des gens qui a changé par rapport à nous et au projet. C’était incroyable. C’est comme s’ils y croyaient enfin. » Mi-troublées mi-amusées, Penelope et Kate se prennent au jeu. « On lui avait inventé toute une vie : une passion pour le sport, une femme enceinte, un compte twitter hyper-actif… On se disait que c’était terrible d’avoir à en passer par là, mais on sentait qu’il fallait qu’on continue. Entreprendre est une chose très compliquée, on ne pouvait pas faire marche arrière. »

Le subterfuge dure jusqu’à la mise en ligne du site. « On avait acté que Keith disparaîtrait à ce moment-là. Il n’était pas question de le faire vivre plus longtemps. » Au lancement officiel de Witchsy en décembre 2016, quelques médias, notamment Vice, s’intéressent à la création de ce site ovni. « On a tout de suite parlé de Keith, on n’a rien caché de cette histoire. » L’emballement médiatique est immédiat. L’histoire des deux Américaines, portée par un contexte 2017 particulier, fait le tour du monde. Aux États-Unis, c’est l’heure du règlement de comptes entre femmes et hommes dans la Silicon Valley, partout, les scandales de harcèlement et viol au travail ou en dehors explosent. « Notre histoire s’inscrit dans un moment très particulier en ce qui concerne les femmes dans le monde du travail. Avec Penelope, nous avons reçu énormément de soutien : les gens trouvent notre histoire parfois originale, parfois juste désolante, mais en tout cas il y a des réactions et elles sont positives. » Surtout, elles ne s’en cachent pas : le coup de projecteur a fait le plus grand bien au développement de Witchsy. « Nous sommes ravies d’être devenues les voix des femmes entrepreneuses. On se sent désormais responsables par rapport à ça. »

© Kerry Balch

« Faites tout ce qu’il faut faire pour réussir »

Alors, si c’était à refaire, Penelope et Kate n’hésiteraient pas une seule seconde. Et aux femmes qui rêvent de monter leur affaire, elles n’ont qu’une chose à dire : « Puisque nous sommes encore dans un monde sexiste, faites tout ce qu’il faut pour réussir. Nous n’encourageons personne à mentir, mais sachez qu’il n’y a pas UN chemin correct pour arriver à son but. Tout faire pour réussir, c’est le seul bon chemin. Pour nous ça a été de créer une fausse personne, mais pour d’autres ce sera autre chose. »

Fin 2017, la marketplace se portait bien, Penelope et Kate avaient même embauché une employée à temps partiel. Quant à Keith, il est toujours vivant. Sur Witchsy, un petit détour dans l’onglet « à propos de nous » et on peut encore lire : « Besoin de parler à un homme ? Envoyez un e-mail à keith@witchsy.com » Apparemment, il est toujours heureux de donner des nouvelles de sa femme enceinte, ou mieux, de ses crazy bosses !

© Kerry Balch

Texte issu de notre Guide annuel 2018, à retrouver ici

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Photos : Kerry Balch pour WTTJ

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