Dans leur quête pour dénicher et garder les talents, les entreprises rivalisent d’ingéniosité pour rendre leurs conditions de travail toujours plus avantageuses. Les vacances illimitées sont l'une des pratiques présentes dans de plus en plus entreprises, dont certaines s’autoproclament “libérées”, pour choyer les collaborateurs.

Or, le sujet clive. Au bureau, au café, entre collègues ou proches, les discussions flambent copieusement. À la sentence de Gilles Satgé, PDG de Lucca : « Pour moi, c’est de l’hypocrisie. Juste une belle vitrine, mais en pratique, cela doit créer des tensions au sein des équipes », s’oppose la vision des fondateurs de Popchef : « Nous croyons à la gestion par la confiance. Les vacances illimitées responsabilisent : la liberté est complète tant que cela ne nuit pas à la boîte ».

Mais alors, quels sont les ‘pour’ et les ‘contre’ de cette pratique ? S’avère-t-elle plus heureuse dans certains contextes ? Comment la mettre en place de manière efficace, afin d’éviter les débordements ?

Comme un vent de liberté

L’idée est séduisante : tant que les objectifs d’un collaborateur sont atteints, il peut prendre des congés payés illimités.

Chez Popchef, cela fonctionne bien. François Raynaud de Fitte, co-fondateur, nous explique :  « On prend des vacances quand on veut, si cela ne pénalise pas l’équipe. Par exemple, si on est directeur des Opérations et que l’équipe développe un nouveau produit, on n’est pas indispensable dans le processus à ce stade et donc on peut partir en vacances et revenir avant le lancement. Nous prenons 6 semaines de vacances en moyenne, ce n’est ni un abus ni pas assez ».

Cela fonctionne-t-il toujours ? Voici les différents arguments pour vous faire une idée.

Des entreprises y sont farouchement opposées

« Ce n’est pas faire un cadeau à quelqu’un que de ne pas clairement définir ces termes. Pour moi, les bons comptes font les bons amis. Là soit l’employeur soit l’employé en profite » Gilles Satgé, président et fondateur de Lucca

Et pour cause : si cela dérape, ça peut vite poser des problèmes dans les équipes, voire mettre en danger la productivité de l’entreprise.

Bien que dans une entreprise où le concept marche bien depuis plus d’un an, Gwen Rivet, Growth Hacker chez OpenClassrooms, imagine les risques :  « Certains pourraient en profiter plus qu’ils ne le devraient. Il pourrait aussi y avoir pas mal de pression inconsciente vis à vis des collaborateurs : si personne ne prenait autant de vacances qu’on le voulait, on n’en prendrait pas non plus. Ou si jamais tout le monde se mettait à en prendre trop, cela pourrait mettre en danger l’activité de l’entreprise ».

Gilles Satgé, président-fondateur de Lucca, a un avis très tranché sur la question. Pour lui, « c’est un concept fumeux », et ce pour trois raisons :

1. Cela brouille le contrat entre les deux parties.

Le travail offre forcément des contreparties, et là, il y n’y a plus de barème entre le patron et l’employé. Gilles explique : « on se demande quelle est la règle : on prend des congés quand on veut, pour peu que le travail soit fait, mais où fixe-t-on le travail demandé ? Ce n’est pas faire un cadeau à quelqu’un que de ne pas clairement définir ces termes. Pour moi, les bons comptes font les bons amis. Là soit l’employeur soit l’employé en profite ».

2. Cela peut créer des tensions et des injustices entre les salariés

En pratique, il peut y avoir des différences entre les salariés, occasionnant des tensions dans les équipes. Selon Gilles, « Une personne surchargée prend moins de congés. Cela crée des injustices ».

3. Ce n'est qu'une illusion

Enfin, Gilles voit les vacances illimitées comme une hypocrisie de la part de patrons qui tablent sur le fait que les employés n’oseront pas les prendre et économisent ainsi des charges. Il argue : « certains le font pour de mauvaises raisons. Ils savent que leurs employés auront la pression et qu’ils ne prendront pas autant de vacances, et en plus, ceux qui ont des boîtes aux États-Unis le font car ainsi, ils n’ont pas à provisionner de congés payés et y gagnent financièrement. C’est hypocrite de donner l’impression de choyer ses salariés quand on le fait dans un tout autre but ». 

Des entreprises inconditionnelles du concept

« Lorsque les collaborateurs bénéficient au quotidien de confiance, ils n’en n’abusent pas et se responsabilisent. Ils sont plus productifs, plus heureux. C’est gagnant sur tous les points » François de Raynaud de Fitte, co-fondateur de Popchef

Dans d’autres entreprises, les vacances illimitées sont presque un symbole. Les employés sont libres de s’organiser comme ils le souhaitent, en toute confiance.

Un système gagnant-gagnant

Pour François de Popchef, « c’est un choix culturel. Nous sommes convaincus que plus l’on a de règles et de process, plus chacun essaie de resquiller. Au contraire, lorsque les collaborateurs bénéficient au quotidien de confiance, ils n’en n’abusent pas et se responsabilisent. Ils sont plus productifs, plus heureux. C’est gagnant sur tous les points ». Pour Gwen d’OpenClassrooms, c’est un processus qui se passe généralement bien. Il explique : « les membres des équipes sont bienveillants, ils aiment leur travail, ils veulent que la mission de la boîte soit menée à bien, et donc ils s’autorégulent. Chez OpenClassrooms, il n’y a pas de dérapage, car on est tendus vers un but commun en lequel on croit ».

Les bénéfices

Et bien sûr, l’avantage se répercute sur l’efficacité et le moral des salariés : puisqu’il est possible de prendre des jours de plus, l’heure n’est pas à angoisser d’avoir épuisé son quota. Les vacances illimitées sont même un outil pour rester en forme. Lorsqu’on commence à fatiguer, on peut poser des jours. C’est bien ce qui plaît à Gwen : « C’est génial de savoir qu’on a la possibilité d’en prendre un peu plus si besoin ».

Les dirigeants d’OpenClassrooms l’ont bien compris. Pour eux, prendre des vacances se répercute en bien sur la santé des collaborateurs et donc sur leur capacité à mener à bien leurs missions. Et par ‘vraies vacances’, Mathieu et Pierre, les co-fondateurs, entendent des périodes longues. Alors, pour être certains que les collaborateurs les posent, ils ont mis en place une prime de 1000€ pour quiconque poserait trois semaines au moins d’affilée.

Pour Clémence Decoene, responsable Marketing de Popchef, la flexibilité que les vacances illimitées offrent est très appréciable. Pour cette grande voyageuse, il est très pratique de ne pas avoir à poser ses vacances des mois auparavant : « Je pose souvent des jours la veille. Et de manière générale, on bénéficie tous de cette flexibilité : une fois, je devais partir au Sri Lanka, et mes billets ont été annulés. J’ai pu en reprendre un peu plus tard sans problème ».

Une compatibilité culturelle ?

« Cela dépend de la culture d’entreprise : si c’est très hiérarchisé, si on met en place les vacances illimitées, les gens auront peur d’en prendre. Mais dans une entreprise libérée (...) cela marche », Clémence Decoene, Responsable Marketing de Popchef

En conclusion, pour fonctionner, les vacances illimitées doivent s’inscrire dans un certain contexte, et partant de là, les employés comprennent le contrat tacite ‘job fait et bien fait, vacances à la carte’.

La différence résiderait alors dans le style de management

Cela fonctionne apparemment dans des entreprises où les collaborateurs sont très autonomes dans leurs décisions, comme le précise Clémence de Popchef : « Cela doit fonctionner moins bien si les gens ont besoin d’être très encadrés ». De même, pour François, « cela dépend de la culture d’entreprise : si c’est très hiérarchisé, si on met en place les vacances illimitées, les gens auront peur d’en prendre. Mais dans une entreprise libérée, où l’on écrase la hiérarchie, dédramatise la sieste et le télétravail, cela marche ».

Pour Clémence : « c’est plutôt un état d’esprit particulier. Chez Popchef, on déteste le micro-management, on accepte les erreurs, on prône la responsabilité, l’autonomie, la confiance. Les vacances illimitées font partie de ce fonctionnement, tout comme les siestes, les horaires flexibles... On ne rend pas de comptes ».

Un cadre juridique peut être mis en place

Dans les entreprises au fonctionnement plus traditionnel, qui conviennent parfaitement à de très nombreux professionnels, ce concept peut aussi être mis en place, avec certains aménagements. Selon Gilles de Lucca, « si le temps de vacances maximum pris est défini en amont en accord avec l’employé, par exemple à la signature du contrat, ou sur une base annuelle, c’est acté et cela part sur une base saine entre patrons et collaborateurs ». Ces cadres juridiques sont alors garants du fait que la pratique ne débordera pas, et tant mieux.

Tout est donc possible : aux entreprises de placer le curseur et de définir comment mettre en place ce concept. L’important étant sur le sujet des vacances illimitées, comme sur tous les autres, qu’ils soit débattu sans tabou dans une grande agora à ciel ouvert.


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