Mais en fait, pourquoi on se lève tous les matins pour aller travailler ?

  • ClémenceClémence
  • Publié il y a 6 mois
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Mais en fait, pourquoi on se lève tous les matins pour aller travailler ?

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  • Publié il y a 6 mois

Pourquoi vous levez-vous le matin ? Avez-vous envie d’envoyer balader votre job et vos collègues ou êtes-vous électrisé par vos challenges ? Adoré, saoulant, frustrant, aimé à nouveau… nous entretenons une relation bien compliquée avec notre boulot ! Pour la démêler en ce 1er mai, fête du travail, on a discuté avec Jean-François Dortier, fondateur de la revue Sciences Humaines. Pour le sociologue, notre motivation professionnelle est un savant cocktail qui évolue au cours de nos vies.

Vous expliquez que nous travaillons pour trois raisons fondamentales. Quelles sont-elles ?

La première raison, la plus évidente, c’est que l’on travaille pour gagner sa vie ! À de rares cas près, de gens très aisés, de personnes qui font le choix de vivre d’un minimum social ou de parents qui veulent prendre le temps d’élever leurs enfants, gagner de l’argent est nécessaire dans nos sociétés. Il faut avoir un toit au-dessus de sa tête, remplir son frigo, s’occuper de sa famille, s’offrir des loisirs… C’est donc la première raison qui nous pousse à nous lever le matin, même si parfois on n’en a pas envie ! La deuxième chose, c’est que nous sommes des animaux sociaux qui avons besoin des autres pour nous sentir exister. Or le travail vous apporte à la fois un statut, une place dans la société, et des contacts humains. C’est pour cela que pour les gens privés de travail, la plus grande souffrance est souvent celle d’une perte d’identité et d’un manque de lien social. Enfin, la troisième raison qui nous fait partir au boulot, c’est le fait de faire des choses intéressantes : soigner, enseigner, s’occuper d’enfants, écrire des articles, etc. Il y a des dizaines d’activités humaines qui procurent un plaisir intrinsèque ! On comprend alors que certains continuent à exercer leur métier, même de façon bénévole après leur retraite.

Pour les gens privés de travail, la plus grande souffrance est souvent celle d’une perte d’identité et d’un manque de lien social.
 Jean-François Dortier, fondateur de la revue Sciences Humaines


À vous entendre, ces trois raisons devraient faire que le travail est source d’épanouissement ! Pourquoi cela n’est-il pas toujours le cas ?

Parce que chacune de ces raisons possède aussi sa face sombre ! Gagner sa vie ? Si je considère que je gagne trop peu, c’est un motif de frustration. Exister socialement et être entouré ? Mais parfois, l’enfer c’est les autres ! On peut avoir un conflit interpersonnel avec un collègue ou un supérieur hiérarchique et que cela envenime complètement notre quotidien, devienne une véritable souffrance psychique jusqu’à nous pousser à quitter le job qu’on aime. Enfin, même pour ceux qui adorent ce qu’ils font, le problème est que tout n’est jamais passionnant dans une journée ! Pour chaque activité, il y a des tâches ingrates que l’on repousse sans cesse… La leçon à retenir de tout cela est que la motivation au travail est toujours un cocktail complexe, composé de ces trois motivations et de leurs versants négatifs. C’est un cocktail très personnel qui varie avec le temps.

La motivation au travail est toujours un cocktail complexe, composé de ces trois motivations et de leurs versants négatifs.

Chaque individu ne place-t-il pas une ou deux motivations au-dessus des autres ? Certains veulent gagner beaucoup d’argent, d’autres se lèvent pour aller papoter avec leurs collègues… Qu’est-ce qui fait que l’on priorise telle ou telle raison ?

En effet, nous accordons tous une place bien différente à notre travail. Mais au cours de sa vie, l’individu lui-même voit ses priorités changer. Lorsque vous êtes étudiant et que vous devez payer vos études, vous faites ce qu’on appelle un job alimentaire ; si vous avez entre 20 et 35 ans, vous pouvez vivre d’un métier de bohème puis décider de trouver un poste plus rémunérateur le jour où vous avez des enfants etc. Il y a une myriade de situations et de recomposition des priorités au fil des années. Toutefois, il est finalement rare que l’on travaille uniquement pour le meilleur salaire. Les enquêtes montrent que 10% des actifs placent l’argent comme raison première de leur activité.

Les enquêtes montrent que 10% des actifs placent l’argent comme raison première de leur activité.

Le fait de gagner sa vie, ou en tout cas de survivre, semble être la première raison qui est apparue à l’homme pour se mettre à travailler… Le travail est-il intrinsèquement lié à la nature humaine ?

Oui, et j’irais plus loin : le travail n’est pas que lié à la nature humaine, il est lié à la nature de certains animaux. De nombreux animaux travaillent : les castors construisent des barrages, les fourmis bâtissent et réparent en permanence leurs fourmilières, les oiseaux s’occupent de leurs nids… Leurs vies sont intimement liées à des activités de fabrication. C’est la même chose pour l’être humain : depuis plus de 2,5 millions d’années que le genre homo existe, nous travaillons. Nous avons dû fabriquer des outils pour chasser, tailler des silex pour le feu, bâtir un habitat, découper des peaux pour se vêtir : tout cela, ce sont des activités de travail. D’ailleurs, il ne faut pas croire que les humains de la préhistoire travaillaient plus que nous le faisons aujourd’hui ! ! L’anthropologue Marshall Sahlins a calculé que les adultes des sociétés de chasseur-cueilleurs passaient en moyenne cinq heures par jour à travailler… soit 35 heures par semaine ! Et toutes ces activités, liées à notre nature d’être fragile, ont toujours été éminemment sociales. Bâtir une cabane ou maintenir le feu ne peut pas se faire seul, le travail est dès le départ une activité de groupe ! De même, les humains ont fait en sorte que leur travail ne soit pas simplement utile mais plaisant. Les homo erectus s’attachaient à faire de beaux outils, des pointes de silex très symétriques, dont la perfection va au bien au-delà des nécessités fonctionnelles. 

Les adultes de certaines sociétés primitives passaient en moyenne cinq heures par jour à travailler… soit 35 heures par semaine !

Notre métier nous colle à la peau, il conditionne la manière dont nous nous présentons en société, dont les gens nous perçoivent… Est-une une réalité indépassable ?

Il est certain que se présenter en tant qu’expert-comptable ou que scientifique-explorateur ne procure pas le même émerveillement chez votre interlocuteur… Dans toutes les sociétés, des notions de statuts et de prestiges existent. Si vous allez en Inde vous y trouverez un cas extrême avec les castes de métiers. Globalement, depuis l’Antiquité, on observe que les métiers manuels ont été méprisés par les hautes sphères par rapport aux exercices intellectuels. En France encore aujourd’hui nous sommes un pays où le diplôme compte beaucoup, tandis que les travaux manuels sont encore trop dépréciés... En Allemagne, par le biais de l’apprentissage, on peut commencer avec des travaux très pratiques et terminer ingénieur, ce qui est plus difficile en France.

De nombreux métiers manuels sont revalorisés (...) Mais la fierté du métier n’est pas qu’une affaire de regard extérieur.

Mais on note aussi des retournements de valeurs : des métiers comme ceux d’enseignant ou de journaliste étaient beaucoup plus prestigieux il y a un demi-siècle, tandis que de nombreux métiers manuels sont revalorisés, les métiers de bouche par exemple. Surtout, la fierté du métier n’est pas qu’une affaire de regard extérieur. Au Moyen-âge chaque corporations de métiers cultivait sa propre estime. Le métier d’agriculteur n’a pas un grand prestige social, mais pour ceux qui l’exercent, il a souvent une grande valeur et fait l’objet de passion. Chaque métier entretient en fait son propre prestige, même s’il y a des hiérarchies selon une société ou un secteur donné.

Cette hiérarchie plus ou moins consciente influence nos décisions de parcours dès l’enfance...

Oui ! Cela a même des effets pervers sur nos choix de carrière. Certains jeunes se lancent dans des études sans même connaître le métier. Un bachelier qui veut devenir ingénieur parce que la carrière est prestigieuse, ne sait absolument pas les milliers de réalités que cela recoupe… C’est un drame de notre système éducatif : à 18 ans, les élèves sont invités à choisir une voie alors que jusque-là ils n’ont rien vu du monde à part des enseignants et des tableaux noirs !

La troisième notion, celle du plaisir intrinsèque, n’est-elle pas la plus difficile à atteindre ? Elle semble réservée à une petite partie de la population, qui a le luxe de se poser la question de ce qui lui plaît, d’hésiter, de se reconvertir...

Et bien curieusement, pas tant que ça selon les études ! Ainsi, dans l’enquête Parlons travail, publiée en 2017 par la CFDT et réalisée auprès de 200 000 salariés, 76% des déclarants affirmaient avoir choisi et aimer leur travail ! Finalement, ce qui est dur aujourd’hui, ce n’est pas tant le travail que l’on fait, ce sont les conditions dans lesquelles on l’exerce. Il y a une pression économique telle, dans tous les secteurs et tous les types d’entreprises, que cela engendre beaucoup de stress et de pénibilité. Prenez les métiers de la santé ou de l’enseignement : les gens choisissent ces carrières par vraie vocation. Pourtant, après quelques années à l’hôpital ou en classes devant des élèves, beaucoup finissent par souffrir des conditions difficiles…

Finalement, ce qui est dur aujourd’hui, ce n’est pas tant le travail que l’on fait, ce sont les conditions dans lesquelles on l’exerce.


Stress, burn-out, bore-out… Les risques psychosociaux liés au travail sont un des grands maux de notre siècle. Est-on plus malheureux au travail aujourd’hui qu’avant ?

Disons que la pénibilité au travail a changé de nature. Il y a 40 ou 50 ans, la pénibilité était physique, désormais elle est psychique. D’autre part, les gens choisissent davantage leur métier, or le burn-out est une pathologie du sur-engagement. Nous sommes très investis dans ce que nous faisons, nous voulons faire au mieux et nous n’y arrivons qu’en travaillant de manière acharnée, sur-connectés, c’est cela qui nous use ! Un autre trouble contemporain, c’est ce que j’appelle le prix humain des relations humaines : nous communiquons beaucoup et travaillons en équipe, ce qui entraîne en permanence des réunions et des discussions, qui sont enrichissantes mais peuvent être pénibles parce que cela amène à des négociations et bras-de-fer permanents. Nos métiers sont également plus passionnants. Grâce aux machines, il n’y a presque plus d’ouvriers spécialisés, qui devaient répéter sans cesse la même tâche comme Charlot dans les temps modernes. Partout on est plus qualifiés, plus responsables. Mais dès lors que vous êtes responsable, vous avez une charge qui pèse sur vos épaules et de nouvelles pathologies apparaissent, comme le manque de reconnaissance

Il y a 40 ou 50 ans, la pénibilité était physique, désormais elle est psychique. 

Vous parliez du retour aux métiers manuels, qui s’inscrit dans un mouvement sociétal plus profond avec ces cadres sup’ qui partent ouvrir des food-trucks en province ou ces jeunes diplômés qui favorisent un poste moins payé en start-up plutôt qu’en grand groupe. La notion de bonheur au travail n’est-elle pas désormais le coeur de nos préoccupations ?

Je ne suis pas certain que le besoin d’être heureux au travail soit plus important aujourd’hui qu’avant. Je pense plutôt que tout ce mouvement est une réaction aux tensions qui pèsent sur le travail contemporain. La situation économique stressante, les heures de transports aux abords des grandes villes, les loyers qui explosent sans que nos salaires ne s’envolent… Tout cela fait que nous aspirons désormais à un retour au calme.

Est-ce que la quête de sens au travail, l’idée de trouver son propre équilibre professionnel, ne devrait pas être abordée dès l’enfance ?

Aucun enfant n’est programmé pour un seul métier, il faut donc effectivement les accompagner : présenter très tôt les nombreuses voies possibles, multiplier les stages immersifs, encourager les jeunes bacheliers à partir découvrir le monde avant de s’engager dans des études et leur expliquer qu’un choix est rarement définitif. Nous avons tous plusieurs potentialités, qui peuvent varier au cours de la vie, ce qu’il faut c’est donc faciliter les passerelles plutôt que d’imaginer prédire très tôt le cursus d’un enfant. C’est pour cela que la formation professionnelle, tout au long de la vie, est primordiale.

Nous avons tous plusieurs potentialités, qui peuvent varier au cours de la vie, ce qu’il faut c’est donc faciliter les passerelles plutôt que d’imaginer prédire très tôt le cursus d’un enfant.

Un travail qui nous rendrait 100% heureux sur tous les plans est donc envisageable pour tous ?

Bien sûr ! Certains - et j’en fais partie ! - cochent toutes les cases, c’est donc que c’est possible. Par contre, il faut selon moi renoncer à un modèle idéal, qui s’appliquerait à tous. Les entreprises libérées, le management bienveillant, la coopérative : certains tentent de nous vendre le bonheur au travail comme une formule magique. Mais chaque mode d’organisation a ses aspects positifs et ses aspects négatifs. Dans mon livre Travail, guide de survie, je m’appuie sur des exemples concrets pour montrer qu’il existe des degrés de liberté, à petite ou grande échelle, pour améliorer la vie professionnelle. Je défends l’idée qu’il faut faire des diagnostics de chaque cadre de travail et voir les degrés de liberté possibles, à grande échelle ou échelle personnelle, pour rendre le travail plus vivable. C’est l’exemple du télétravail, qui permet à certains d’être plus épanouis ! Le bonheur au boulot, c’est comme la bonne santé : on ne pourra jamais éradiquer toutes les maladies de la terre, mais on peut faire beaucoup pour que les gens se portent mieux !

Il faut selon moi renoncer à un modèle idéal, qui s’appliquerait à tous. Les entreprises libérées, le management bienveillant, la coopérative : certains tentent de nous vendre le bonheur au travail comme une formule magique. 


Pour en savoir plus : Travail, guide de survie - Jean-François Dortier

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