Les extraordinaires pouvoirs de l'écriture en équipe

  • Elsa SayaghElsa Sayagh
  • Publié il y a 2 mois
  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Twitter
  • Partager sur Linkedin

Les extraordinaires pouvoirs de l'écriture en équipe

  • Elsa SayaghElsa Sayagh
  • Publié il y a 2 mois

L’écriture est omniprésente. Dans la sphère professionnelle comme ailleurs, notre environnement numérique nous enjoint d’écrire partout et tout le temps ; pour partager sa vision à son N+1, réseauter, animer sa communauté digitale ou écrire un simple mail (on recense tout de même environ 269 milliards d’e-mails reçus et envoyés chaque jour en 2017). Le langage habite littéralement notre quotidien et nos pensées et pourtant, rares sont ceux qui investissent sur le texte. Et si apprendre à écrire en équipe pouvait changer la donne ? Démonstration des incroyables pouvoirs du verbe et de l’écriture collaborative avec Antoine Brachet, directeur de l’intelligence collective chez Bluenove et instigateur du projet de co-écriture Bright Mirror, Elise Nebout, co-fondatrice et directrice de l’école d’écriture Les Mots, et Jeanne Bordeau, fondatrice d’un bureau de style en langage, l’Institut de la qualité de l’expression.

Le poids des mots

Modeler la pensée

« C’est dans les mots que nous pensons » Hegel

Cette formule d’Hegel extraite de son Encyclopédie III, Philosophie de l’esprit, en dit long sur l’importance de la verbalisation pour donner corps à la pensée. Elise Nebout, créatrice de Les Mots, défend la même idée. Pour elle, « l’aisance d’écriture débloque tout ; l’écriture permet de constituer sa pensée et c’est en écrivant que la pensée s’articule, se clarifie. Ce n’est jamais limpide du premier coup. » Elle fonde en 2016 une école d’écriture pour les gens qui ont envie de progresser dans l’art d’écrire à plusieurs niveaux et déboulonner « le vieux mythe selon lequel écrire ne s’apprend pas. » Dans un environnement technologique où la langue est exponentielle et a droit de cité partout, écrire et bien écrire est essentiel. Comme elle le souligne, « avec les impératifs de vitesse en entreprise, on malmène un peu le langage. C’est très agréable de bien parler pour se respecter soi, respecter les autres, respecter le temps de la pensée et par là même gagner en efficacité. »

Il y a une certaine appréhension de l’écriture : l’angoisse de la page blanche, la difficulté à savoir par quel bout prendre la chose ou plus simplement la crainte de " mal écrire ". Pour autant, les experts décomplexent l’écriture ; pour eux, le langage est « un outil magique » (Jeanne Bordeau), « un protocole » (Antoine Brachet) et même « une gymnastique » (Elise Nebout). En un mot, il se pratique.

Parler le même langage

Antoine Brachet prend la tête de l’entité intelligence collective du cabinet de conseil Bluenove en novembre 2017 et fomente un projet d’envergure à partir d’un constat simple : « en interne, chez Bluenove, les consultants parlaient en PowerPoint, les développeurs parlaient en code. » Il imagine donc un « objet tiers pour parler le même langage » et élabore pour ce faire un protocole de co-écriture en trois temps. L’idée de ce dispositif ? Brancher tous les collaborateurs en même temps, sur un temps resserré, sur un même sujet et les inviter à écrire une histoire libre sur une thématique commune. Tout le monde compose sa partition selon la méthodologie suivante :

Temps 1 : Constitution d’un espace d’inspiration par rapport au sujet.

Des intervenants “sèment des graines” d’histoires, partagent de la matière et des informations. Un auteur de science-fiction livre quelques conseils d’écriture en fonction du thème retenu et des consignes définies (format…)

Temps 2 : Co-écriture

Par groupe de deux ou trois, les participants construisent leur fiction et posent les jalons de l’histoire. Ils écrivent à plusieurs mains une micro-nouvelle (une page A4) en veillant à soigner l’entrée en matière, le déroulé, les personnages, les péripéties et la chute. Ils sont invités à la relire et à la mettre en scène (à plusieurs voix, etc.)

Temps 3 : La restitution

Les participants partagent leur histoire avec les autres groupes.

Ces ateliers, initialement mis en place pour favoriser les échanges en interne, ont ensuite été déployés pour le grand public puis pour les organisations.

Bright Mirror - Bluenove


Imaginer demain

L’ambition de ce projet intitulé Bright Mirror ? Scénariser ensemble des imaginaires positifs via l’écriture de micro-nouvelles. Le détour par la fiction permet d’aligner les équipes ou les citoyens autour d’une vision commune et d’un avenir désirable, de libérer les imaginaires et de se projeter dans un futur qu’on comprend mieux. L’atelier d’écriture permet ainsi d’approcher une thématique (exemple : « l’intelligence artificielle », « les villes et territoires de demain ») de façon créative et prospectiviste ; esquisser des scénarii, en appréhender l’impact, s’approprier ce futur souhaitable et imaginer le chemin vers cette utopie positive. En se racontant des histoires, on construit une culture collective.

« L’écriture collaborative devient la métaphore d’un projet partagé, on s’associe pour créer et écrire une histoire commune. » Elise Nebout

La co-écriture : un puissant fertilisant RH

Redonner le sens du collectif

La co-écriture permet de réengager les hommes, de les (re)mettre en mouvement. Pour Elise Nebout, « l’intelligence collective n’est pas du tout un vain mot. » On passe à des structures de pensée horizontales et « l’écriture collaborative devient la métaphore d’un projet partagé, on s’associe pour créer et écrire une histoire commune. »

Antoine Brachet défend l’idée que l’écriture collaborative est porteuse de transformation pour l’organisation et permet d’aller plus vite et plus loin dans la construction de la stratégie : « via ce jeu de ping pong, le groupe favorise l’élaboration de scénarii complexes et aboutis dans un temps très court (30-35 minutes) alors que l’écriture n’est a priori par son métier. »

Jeanne Bordeau fait du langage un enjeu déterminant pour l’entreprise ; il doit y avoir « une stratégie de langage interne comme externe. Les entreprises et les marques doivent posséder un style qui les caractérise. » Pour cette militante de la qualité de l’expression, « l’écriture est par essence un travail d’équipe. » Il est indispensable de « travailler à plusieurs mains et plusieurs cerveaux avec une méthode qui place bien chacun et qui organise la complémentarité des rôles pour que chacun sente où il appartient dans le puzzle. » Jeanne Bordeau propose aux entreprises de travailler sur leur design verbal, leur charte sémantique ou des masterclass et ateliers en langage pour sensibiliser les collaborateurs à l’expression propre à leur marque. Ses ateliers d’écriture sont avant tout des « ateliers d’écoute » pour « recueillir des paroles internes construites. » Aussi, sa méthodologie est claire : « Nous n’écrivons qu’en atelier, c’est la méthode de l’Institut. Il faut des rédacteurs pluriels pour embrasser la diversité des sensibilités. » Elle choisit une métaphore signifiante pour démontrer que « le récit retisse le sens du collectif » : « quand on voit l’objet final, on comprend que chaque chose est reliée car chacun a ajouté sa perle au collier. »

« L’écrit fictionnel est révélateur et accélérateur de potentiels créatifs forts. » Antoine Brachet 

Révéler le potentiel de chacun

Comme le souligne Antoine Brachet, « en fiction, l’absence de contrainte techniques, politiques, éthiques permet de libérer la créativité » mais pas seulement. L’écrit fictionnel est « révélateur et accélérateur de potentiels créatifs forts. » Autrement dit, l’exercice d’écriture et le biais de la fiction permettent de « modifier fondamentalement les RH en considérant et en valorisant le potentiel de chaque collaborateur au-delà du périmètre de son poste. » Ces dispositifs de co-construction permettent de « dépasser la perception habituelle de tel ou tel salarié » et de mobiliser ses compétences transverses et son intelligence émotionnelle (soft skills) plutôt que sa seule expertise métier. La phase de restitution et de mise en commun des écrits apparaît comme gratifiante ; les porte-paroles comme les « plus timides pour qui l’expression écrite est intéressante » expérimentent « une forme de reconnaissance ». Elise Nebout confirme ce point en rapportant son expérience d’atelier d’écriture chez Malt où chaque salarié devait travailler individuellement son idée d’article, aller au bout de sa logique propre : « en termes de gestion de carrière personnelle, signer un article, c’est aussi montrer que l’on est expert d’un sujet. »

La créatrice de l’école Les Mots insiste également sur les vertus de l’écriture en termes de « développement personnel. » L’atelier d’écriture peut, selon elle, répondre à différents besoins : « se débloquer de l’écriture, gagner en confort de rédaction, passer un bon moment ou mettre des mots sur des choses importantes pour soi, exprimer ce que l’on a dans le ventre, ce que l’on ressent. »

Aller plus loin

L’atelier d’écriture n’est pas uniquement réservé à ceux qui " ne savent pas écrire. " Pour ceux qui ont déjà une affinité littéraire, il peut être l’occasion de pousser la réflexion, déployer un talent et travailler des pistes moins attendues en s’affranchissant de ses automatismes. Elise Nebout évoque à cet égard un atelier mené avec l’équipe éditoriale de My Little Paris. L’idée était vraiment « d’aller plus loin avec un écrivain qui a essayé de poser un regard différent sur ce qu’ils faisaient, de les inspirer et de questionner leur style et leurs réflexes d’écriture. » Apprendre à écrire, c’est aussi déconstruire, se remettre en question et ouvrir le champ des possibles.

Les Mots © Quentin Chevrier


Le fond ou la forme ?

Le processus collaboratif avant tout

Antoine Brachet est formel : « Le plus important, c’est le processus collaboratif. Les consignes d’écriture sont volontairement relativement souples ; il faut un thème pour border sans trop guider. » Il invoque John Dewey pour parler de l’intelligence collective : « Democracy begins in conversations. » Ce qui compte, c’est de mettre les gens en mouvement et le sujet en débat pour amorcer la réflexion même s’il peut être utile de privilégier pour les organisations « un sujet qui parle à l’entreprise, la préoccupe » et proposer « un exercice d’anticipation relié à son métier. »

L’exigence de la restitution

Être souple sur le fond ne signifie pas faire l’impasse sur la forme et le résultat. Antoine Brachet plaide pour une vraie phase de « restitution ». Pour lui « écrire pour restituer suppose une implication accrue et une exigence différente. » Il évoque même d’autres pistes de restitution : « au-delà de la lecture à voix haute, pourquoi ne pas envisager la publication d’un recueil de micro-nouvelles, d’une adaptation bande-dessinée de ces histoires ou bien leur lecture par des comédiens en format podcast ? »

Chez Les Mots, l’atelier d’écriture repose sur une « approche bienveillante mais critique. » Il y a « une vraie exigence sur le fond comme sur la forme et le résultat doit se tenir. » Elise Nebout nuance cependant son propos : « il faut être délicat sur le rapport que les gens ont à l’écriture, s’adapter au groupe. Dans un rapport fragile à l’écriture, le processus compte davantage que le résultat. »

« En atelier, on ne construit pas un langage parallèle mais on observe les gens en conversation pour écouter la vérité de parole des entreprises et exacerber ce que l’entreprise possède de singulier. » Jeanne Bordeau 

Le moyen n’est pas un but

Jeanne Bordeau apporte un nouvel éclairage. Pour elle, « on ne va pas écrire pour écrire » et « l’obsession du sens et du contexte doit guider l’approche. » Elle adhère à l’idée « d’écrire sur quelque chose de fictionnel et analogique pour se libérer » mais questionne plus précisément le fond : « les entreprises cherchent du vraisemblable, beaucoup n’ont pas le luxe du fictionnel. » Elle privilégie donc une démarche d’écoute et d’observation : « en atelier, on ne construit pas un langage parallèle mais on observe les gens en conversation, tels des ethnologues, pour écouter la vérité de parole des entreprises et exacerber ce que l’entreprise possède de singulier. » Il convient de connecter la démarche d’écriture au contexte du projet : « Le langage est ordonnançant, formalisant et le récit aide à coudre le fil d’or et le sens du projet auquel on est relié. À ce moment-là, naît un véritable storytelling. »

Écrire ensemble, par le détour de la fiction ou celui, plus direct, de la conversation, c’est choisir d’inventer une suite commune, d’imaginer et de prototyper des projets et des futurs souhaitables pour mieux passer à l’action. Et si on redéfinissait les codes du travail en équipe en faisant de l’atelier d’écriture la nouvelle réunion ?


Pour vous inscrire au prochain Bright Mirror de Bluenove qui aura lieu le 25 septembre c'est par ici

Suivez Welcome to the Jungle sur Facebook et abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir chaque jour nos meilleurs articles !

Photo de couverture by Quentin Chevrier

Pour aller plus loin

Les derniers articles

Suivez-nous!

Chaque semaine dans votre boite mail, un condensé de conseils et de nouvelles entreprises qui recrutent.

Et sur nos réseaux sociaux :