Ils ont 30, 35, 40 ans et ont décidé d’arrêter de travailler. Non pas sur un coup de tête mais après avoir préparé depuis le début de leur carrière professionnelle de solides plans d’épargne et d’investissements afin de pouvoir prendre leur retraite au plus vite. Objectif : retrouver un mode de vie plus sain, loin de la société de consommation à outrance, qui leur confère une nouvelle forme de liberté. Une liberté qui présente toutefois quelques contraintes. Décryptage de cette tendance de « l’early retirement ».

« La retraite évoque le juste repos après une vie de labeur »*. Oui, mais pas toujours. Car certains ont décidé de tout envoyer valdinguer et de ne pas attendre la soixantaine pour mettre un terme à leur carrière et se mettre en retrait de leur vie professionnelle, et ce de manière définitive. Particulièrement en vogue aux États-Unis depuis le milieu des années 2000, cette tendance du « early retirement » (retraite précoce) ne concerne pas que des milliardaires rentiers ou qui ont décroché le jackpot en vendant leur start-up ou en gagnant au loto, mais bien des travailleurs lambda qui s’obstinent, avec beaucoup d’organisation, d’anticipation et de rigueur, à entretenir leur indépendance financière loin du marché de l’emploi. Elle ne se concrétise pas non plus par des journées à ne rien faire, planté dans son salon devant la télé, ou à enchaîner les verres dans le bar du coin mais plutôt à profiter de la vie, de chaque instant, de chaque opportunité et à prendre le temps d’assouvir sa ou ses passion(s). Outre-Atlantique, ils sont nombreux à s’être lancés dans cette nouvelle vie, à l’instar de Justin McCurry, Mr Money Mustache, Mr Tako ou encore JW Brooks, fondateur de The Green Swan, qui délivrent chacun leurs précieux conseils sur leurs blogs.

Qui sont ces trentenaires à la retraite ?

« Au-delà des besoins primaires en nourriture, logement et sécurité, les hommes ont besoin d’avoir des amis, d’être entourés et reconnus par leurs pairs. Afin d’y parvenir, la plupart des individus se conforment à des normes sociales et à des pressions que la société leur impose », explique Mr Tako en introduction de son blog, précisant que « cela leur permet de s’intégrer dans un groupe social et de trouver une place dans la machine capitaliste. » Mais « si la plupart sont très heureux de cet arrangement », ce père de famille estime que « ces normes empêchent de réaliser autre chose ». Il confie « ne jamais avoir été très à l’aise avec le conformisme. » Alors dès l’âge de 20 ans, il a tout organisé pour pouvoir acquérir son indépendance financière au plus vite. « Je n’ai pas travaillé à Wall Street et n’ai pas gagné des millions en stock options. Je n’ai pas fait de gros coups dans l’immobilier, je n’ai touché aucun héritage, je n’ai pas revendu une entreprise des millions ». Mr Tako assure s’être constitué son patrimoine jour après jour, en travaillant dur et surtout en prenant les bonnes décisions financières. Dès les premières années de sa vie professionnelle, il a établi son plan pour pouvoir prendre sa retraite au plus vite. Au plus haut de sa carrière, il gagnait un peu moins de 100.000 dollars par an, raconte-t-il. Tout en voyageant avec sa famille en Australie, au Japon ou encore au Mexique, il s’est organisé pour mettre de côté au moins la moitié de ses revenus. En 2015, avec son épouse, ils sont parvenus à épargner plus de 2 millions de dollars et ont fait le choix de se mettre à la retraite. En plaçant intelligemment leur argent et en veillant scrupuleusement à leurs dépenses, ils vivent désormais une vie de famille épanouie loin du marché du travail.

« Je n’ai pas travaillé à Wall Street et n’ai pas gagné des millions en stock options. Je n’ai pas fait de gros coups dans l’immobilier, je n’ai touché aucun héritage, je n’ai pas revendu une entreprise des millions » Mr Tako, jeune retraité

Une expérience qu’a également tentée Peter Adeney, alias Mr Money Mustache. Après des études d’ingénieurs et de sciences informatiques au Canada, et une dizaine d’années de bons et loyaux services dans l’industrie de la tech, Mr Money Mustache et son épouse ont sauté le pas en 2005. Lui aussi l’assure : aucun héritage venu d’un grand oncle inconnu, pas de ticket gagnant de loterie, pas de stock options mirobolantes. Mais une fois encore : du travail, de l’obstination et beaucoup d’organisation. Tout comme Mr Tako, Mr Money Mustache explique qu’il a tout au long de sa carrière épargné la moitié de ses revenus, et qu’il a placé ses liquidités dans des fonds indiciels et dans de l’immobilier. Selon lui, le mode de vie de la classe moyenne américaine n’est qu’un « immense volcan de gaspillage ». « Si vous parvenez à mettre la moitié de votre salaire de côté à partir de l’âge de 20 ans, vous serez en mesure de prendre votre retraite à 37 ans », assure-t-il sur son blog, précisant qu’en épargnant 75% de ses revenus, il est même possible de mettre un terme à sa carrière au bout de sept années seulement. Son conseil : se focaliser sur ce qu’est véritablement le bonheur plutôt que de s’intéresser au confort, au luxe et de se laisser tenter par les innombrables publicités qui défilent à la télévision. « Le bonheur vient de multiples sources mais aucune d’entre elles n’implique une voiture ou un plus joli sac à main », affirme-t-il. « Vivez proche de votre travail, n’empruntez pas de l’argent pour acheter une voiture, déplacez-vous en vélo quand cela est possible, résiliez votre abonnement TV, arrêtez de gaspiller votre argent dans les petites épiceries, ne choisissez pas le téléphone portable dernier cri, apprenez à vous servir de vos mains et entraînez-vous à l’optimisme. En faisant tout cela, la moitié de vos dépenses mensuelles disparaîtront », promet-il.

« Si vous parvenez à mettre la moitié de votre salaire de côté à partir de l’âge de 20 ans, vous serez en mesure de prendre votre retraite à 37 ans » Peter Adeney alias Mr Money Mustache, jeune retraité

Une vie d’ascète

« Je n'ai jamais voulu arrêter de travailler mais j'avais plutôt envie d'avoir le temps et la liberté de travailler pour des choses qui comptent vraiment pour moi », confie Brandon, un ingénieur américain de 36 ans à la retraite depuis deux ans, auteur du blog Mad Fientist. « Je serai plus productif et mon impact sur le monde sera meilleur une fois que je n'aurai plus à vendre mon temps pour de l'argent et que l'argent ne guidera plus mes décisions », a-t-il expliqué au magazine économique Business Insider. Pour parvenir à ses fins, Brandon a dû s'imposer une vie d'ascète pendant des années. Rigoureux et hyper organisé, il a conçu un tableur de gestion financière (disponible sur son blog) qu’il remplit chaque mois : solde de ses comptes courants, de ses livrets d’épargne, détails de ses plans de retraite, valorisation de sa maison, dépenses quotidiennes réalisées… tout y est. Il dévoile avec beaucoup de transparence son budget afin de prouver la faisabilité de son approche, tout en multipliant les conseils pratiques pour réduire au maximum ses dépenses et faire fructifier au mieux ses économies. « Il y a toujours quelque chose à optimiser », confie JW Brooks sur son site baptisé The Green Swan. « Par exemple, il y a deux ans, ma femme a commencé à me couper les cheveux à domicile », raconte-t-il tout en niant l’idée que sa retraite le prive de tout plaisir. « Je me sépare des choses qui n’ont pas d’importance, mais je suis décidé à dépenser mon argent durement gagné pour celles que je chéris – après avoir trouvé le meilleur deal possible, bien entendu… », précise-t-il.

« Je n'ai jamais voulu arrêter de travailler mais j'avais plutôt envie d'avoir le temps et la liberté de travailler pour des choses qui comptent vraiment pour moi », Brandon,  ingénieur américain de 36 ans à la retraite depuis deux ans

Ces retraités précoces sont loin de se présenter comme des marginaux allergiques à l’argent, bien au contraire. Sur son blog Root of Good, Justin McCurry confirme d’ailleurs que « l’argent est à la source de tout bien ». Quant à Jean-Sébastien Pilotte, jeune retraité canadien qui raconte son expérience sur le site Jeune retraité, il écrit en introduction de son blog : « Dans ce blog, j’aborde mes différentes passions, le voyage minimaliste, le démarrage d’entreprise, le marketing et… l’argent ». Sur le site The Green Swan, on trouve par ailleurs de multiples solutions pour valoriser son patrimoine en bourse, tandis que Mr Moustache avoue même gagner de l’argent avec son blog, en multipliant publicités et placements de produits. Mais alors que prônent donc ces jeunes trentenaires à la retraite et que recherchent-ils vraiment ?

Une liberté retrouvée ?

« J’aime l’argent non pas pour le matériel qu’il me permet d’acheter, mais plutôt pour la liberté qu’il me permet d’atteindre », explique Jean-Sébastien Pilotte. « Je veux simplement être libre de vivre pleinement, c’est-à-dire posséder le moins possible de matériel à entretenir (maison, jardin, piscine, voiture) et avoir le plus de temps possible pour vivre des expériences vivifiantes (voyages, spectacles, projets personnels, rencontres avec des amis, sport, temps de qualité en famille) », ajoute-t-il. Et il semble bien que ses aspirations soient partagées par ses acolytes à la retraite. Ce que prône avant tout Mr Money Mustache, c’est en effet non pas de sortir du système capitaliste mais bien d’apprendre à embrasser un mode de vie plus harmonieux en se détachant petit à petit de la consommation à outrance. « Au fond, j’essaie juste d’empêcher les riches de détruire la planète », confiait-il dans un portrait qui lui a consacré le magazine américain The New Yorker. Ces jeunes trentenaires à la retraite remettent ainsi au goût du jour le concept de frugalité, en se débarrassant du superflu et en se concentrant sur l’essentiel.

« J’aime l’argent non pas pour le matériel qu’il me permet d’acheter, mais plutôt pour la liberté qu’il me permet d’atteindre »  Jean-Sébastien Pilotte, jeune retraité canadien

Loin d’eux l’idée de rejeter également la valeur travail qu’ils voient plutôt comme un passage obligé pour parvenir à leurs fins mais qu’ils refusent de considérer comme une contrainte immuable que rien ne pourrait abroger. Dans un post daté du 15 avril 2015, et intitulé “La retraite précoce ne signifie pas la fin de toute activité professionnelle”, Mr Money Mustache ne se contredit pas mais précise sa pensée : pour lui, la retraite telle qu’il l’entend n’est pas un abandon de toute activité rémunérée mais bien la liberté totale de choisir ce qu’il peut faire, au-delà de toutes considérations financières. Dans la mesure où ses placements et son épargne lui suffisent pour subvenir à ses besoins, il explique n’accepter que des missions qui l’intéressent vraiment (notamment de la menuiserie, et de l’écriture) et se pose toujours en amont la question suivante : “Est-ce que j’accepterais si cette activité était bénévole ?” Si sa réponse est oui, alors il l’accepte, sinon il refuse considérant que cela le remettrait dans le cercle infernal de l’emploi duquel il s’est tant battu pour sortir.

« La retraite précoce ne signifie pas la fin de toute activité professionnelle » Peter Adeney alias Mr Money Mustache, jeune retraité

Ces jeunes retraités restent toutefois réalistes et s’ils ne sont pas rentiers par héritage ou après avoir décroché le jackpot, ils ont conscience que la retraite précoce n’est pas à la portée de tous. « Ce n’est pas possible pour tout le monde », concède ainsi Mr Money Mustache, « mais une famille américaine avec deux profs gagnant 60.000 dollars par an qui n’économisent rien et qui ont du mal à s’en sortir, eux pourraient tranquillement mettre de côté 5.000 dollars par mois », estime-t-il. À défaut de les suivre jusqu’au bout, la lecture de leurs parcours a au moins le mérite de nous faire prendre un peu de recul sur notre mode de vie et de nous faire prendre conscience qu’une autre voie est possible.


* Compte-rendu d’un séminaire des Amis de l’Ecole de Paris sous la direction de Dominique Thierry, “La retraite, quelle identité après le travail ?”, 17 février 2005


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