Workaholisme : comment détecter la dépendance au travail et s'en sortir ?

  • Elsa Sayagh Elsa Sayagh
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Workaholisme : comment détecter la dépendance au travail et s'en sortir ?

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  • Publié il y a 8 jours

Workaholisme : néologisme inventé en 1968 par Waynes Oates qui a rapproché les mots work (travail) et alcoholism (alcoolisme) pour évoquer l’addiction au travail.

Dans l’inconscient collectif, le bourreau de travail a le beau rôle. Il est passionné, engagé, performant et surtout très productif. En somme, le collaborateur idéal. Pourtant, ce comportement forcené révèle bien souvent un mal insidieux qui peut faire le lit de pathologies graves et impacter l’organisation. Décryptage de ce trouble du comportement avec Elsa Andron, psychologue du travail et psychologue clinicienne.

Le point sur la notion

Petite définition

Selon les mots de l'Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des maladies professionnelles et des accidents du travail (INRS), le workaholisme désigne « un investissement excessif d'un sujet dans son travail et une négligence de sa vie extraprofessionnelle. » Elsa Andron, résume plus simplement ce trouble ; « être workaholic, c’est travailler de façon excessive et compulsive. » Pour elle, nous pouvons rapprocher la dépendance au travail d’une addiction comportementale car son « mécanisme est similaire à celui d’une dépendance à un produit comme la toxicomanie. » Elle se traduit par une implication excessive et exclusive du sujet dans son travail. Cet investissement démesuré constitue alors un danger pour la santé du travailleur et peut entraver son bien-être et ses relations.

« Être workaholic, c’est travailler de façon excessive et compulsive. Son mécanisme est similaire à celui d’une dépendance à un produit comme la toxicomanie. »

Un trouble pas tout à fait reconnu

Pour autant, l’addiction au travail comme le burn-out (l’épuisement professionnel) ne sont pas officiellement reconnus comme "maladies professionnelles". Elsa Andron souligne avec justesse qu’« encore trop souvent, la maladie mentale au travail est peu prise en compte même si des progrès sont en marche avec une plus grande considération du bien-être au travail et une prévention accrue des risques psycho-sociaux.  » Elle ajoute : « les entreprises semblent croire que les individus abandonnent leurs troubles psychologiques, leur passif et leurs fragilités en franchissant le seuil de la porte. » Selon elle, les risques psycho-sociaux sont déconsidérés même si une prise de conscience est en train de s’opérer.

« Encore trop souvent, la maladie mentale au travail est peu prise en compte même si des progrès sont en marche avec une plus grande considération du bien-être au travail et une prévention accrue des risques psycho-sociaux. »

Les facteurs de risques

Une question de prédisposition ?

Oui, mais pas seulement. La littérature sur le sujet s’accorde à dire que l’addiction au travail survient généralement chez « des sujets prédisposés et que cette conduite addictive s’aggrave en fonction du contexte de travail dans lequel évolue le salarié » (cf. enquête de l’INRS sur le sujet). Quel est donc le profil le plus sujet à cette addiction ? D’après Elsa Andron, « les perfectionnistes et les anxieux » sont les plus exposés. Ce trouble prévaut chez les personnalités drivées par « le regard de l’autre, la peur du jugement, la quête d’excellence, une exigence extrême. » Comme le souligne la psychologue, pour ces profils, « le travail permet d’avoir un statut social valorisant et valorisé » et « bien souvent, leur identité personnelle ne se définit qu’à travers leurs succès professionnels. »

Un contexte de travail aggravant

Les conditions de travail peuvent également contribuer à développer ou aggraver ce trouble. Elsa Andron a répertorié quelques facteurs de risques récurrents :

  • Le métier vécu comme « une vocation. » Elle cite en exemple les professions de la santé ou du social dans lesquelles on s’engage rarement de manière anodine. Dans ce contexte, le travailleur est plus enclin à donner de sa personne et à faire fusionner identité personnelle et identité professionnelle.
  • Le management toxique avec « des managers qui poussent » et cultivent un certain sentiment d’urgence.
  • Les technologies de l’informations et de la communication qui effacent la frontière entre vie privée et vie professionnelle. Elles empêchent les travailleurs de déconnecter et de couper. Via leurs smartphones, ceux-ci sont constamment reliés à leur travail en dehors des heures et des lieux de travail conventionnels.
  • La pression au travail ou la nécessité d’augmenter le rendement, la productivité, de tenir ou dépasser un objectif.
  • Le recours aux heures supplémentaires qui, mal régulé, peut occasionner des dérives.
  • La glorification du travailleur acharné qui alimente « les bénéfices secondaires à cette dépendance » (le sentiment de reconnaissance, l’image positive) mais aussi le besoin de travailler davantage pour briller.

Le nouveau mal du siècle ?

L’accélération du temps

Ce sur-engagement va de pair avec les valeurs portées par la société : l’intensité, la vitesse, l’agilité. Comme le suggère l’urbaniste et essayiste français Paul Virilio dans un entretien sur l’ère de la vitesse et des grandes migrations, « notre époque semble grisée par la vitesse des évolutions du monde sans pouvoir en maîtriser les effets » et « l’ivresse de la vitesse est une drogue dure. » Le rythme, toujours plus rapide, de notre société un peu folle impose la cadence à toutes les sphères de la vie privée et professionnelle. Il convient d’aller vite pour ne pas se faire distancer.

« Notre époque semble grisée par la vitesse des évolutions du monde sans pouvoir en maîtriser les effets » 

La dictature de la productivité

Le culte de la performance, de la productivité, de l’excellence infiltre toutes les strates de la société. Comme l’explicite Elsa Andron, nous plébiscitons une croissance continue et acceptons mal d’imaginer des limites à celle-ci. On observe, en parallèle de cette dictature de la productivité, une recrudescence des troubles psychiques. Au travail, cette quête de mieux se traduit par des comportements compulsifs ; « la sphère professionnelle empiète sur la sphère privée mais ce n’est pas grave, c’est même valorisé puisque c’est au nom de la performance. » Pourtant, cette course effrénée à la productivité s’apparente à une « carotte que l’on n’atteindra jamais. »

Des conséquences graves

Pour l’individu…

Le retentissement du workaholisme sur le sujet est souvent insidieux. Il peut se manifester par des troubles somatiques comme des douleurs musculaires ou intestinales, des épisodes anxieux ou dépressifs, un burn-out. On observe également chez les travailleurs présentant cette addiction comportementale une rupture du lien social. Les sujets, assez peu compris, s’enferment dans une forme d’isolement et présentent parfois des troubles de l’humeur. Comme le précise Elsa Andron, « dans cet isolement, il n’y a plus que le travail qui maintient le sujet hors de l’eau même si beaucoup de malheur en dépend. C’est un cercle vicieux ! » Enfin, cette dépendance peut être associée à une consommation de substances psychoactives et augmenter le risque de maladies cardiovasculaires.

« Dans cet isolement, il n’y a plus que le travail qui maintient le sujet hors de l’eau même si beaucoup de malheur en dépend. C’est un cercle vicieux ! »

…mais aussi pour l’organisation

Selon l’enquête de l’INRS, « les études montrent que l’addiction au travail peut se traduire par une productivité accrue, mais aussi – paradoxalement – par un faible rendement de la part du salarié. » Elle n’est donc pas systématiquement synonyme d’efficacité. La psychologue pointe du doigt le fait que les workaholiques sont souvent des perfectionnistes qui ont du mal à aller au bout d’un projet ; ils auront tendance à consacrer un temps démesuré à certaines tâches par peur de mal faire et peuvent se perdre dans les détails. Pour elle, « quelqu’un avec un schéma d’excellence important ne pourra pas produire de façon très efficace puisqu’il ne sera jamais satisfait de ce qu’il produit. Ce type de profil rencontre également souvent des difficultés à travailler en équipe et à déléguer. »

Comment identifier une addiction au travail ?

Passion ou dépendance ?

La frontière entre l’engagement et l’addiction peut être floue. Certains profils, 100% dédiés à leur métier et alignés avec leur mission et leurs convictions pourront trouver dans le travail acharné une forme d’accomplissement. On distinguera donc l’addiction d’une approche "passionnée" du travail en prêtant une attention particulière aux relations et interactions du sujet. Le signal d’alarme? Une rupture du lien social ou une forme d’isolement.

C’est grave docteur ?

Plusieurs signes et symptômes peuvent aider à identifier une dépendance au travail. En voici une liste non exhaustive :

  • Premier arrivé, premier parti… le sujet ne compte pas ses heures
  • Il s’intègre difficilement dans une équipe
  • Ses rapports manquent de fluidité
  • Il peine à déléguer
  • Il peut se montrer irritable
  • Son insatisfaction est latente
  • On observe peu d’interactions sociales voire un certain isolement (le sujet est davantage intéressé par la production que par la relation)
  • Il s’autorise très peu d’absences, de congés et « dépanne » régulièrement ses collaborateurs

Plus concrètement, le questionnaire WART (work addiction risk test) peut être utilisé pour détecter et quantifier le workaholisme.

Sortir de la dépendance

Soigner l’individu ou l’organisation ?

Les deux, évidemment. Néanmoins, selon Elsa Andron, le traitement doit se concentrer prioritairement sur l’individu. « On n’en arrive pas là par hasard et il faut impérativement travailler sur ce schéma d’excellence issu d’un stéréotype souvent familial bien ancré. » Aux premiers signes d’addiction, il ne faut pas hésiter à consulter, à demander de l’aide à un professionnel pour identifier la dépendance et la traiter le cas échéant. Le thérapeute préconisera, dans la plupart des cas, une thérapie cognitive et comportementale comme dans le cas d’une addiction à un produit. Le sujet (ré)apprendra à fixer des limites à son travail, respecter les jours de repos hebdomadaires, s’autoriser des congés, couper avec sa messagerie professionnelle et plus globalement, à opérer un rééquilibrage. Pour Elsa Andron, le bien-être psychologique se définit comme « l’équilibre des sphères familiales, amoureuses, amicales, professionnelles soit une vie complète. »

« On n’en arrive pas là par hasard et il faut impérativement travailler sur ce schéma d’excellence issu d’un stéréotype souvent familial bien ancré. »

Au niveau de l’organisation, les collaborateurs et managers doivent être sensibilisés aux risques psychosociaux et s’inscrire dans une démarche éthique et mesurée pour ne pas alimenter le mécanisme de dépendance. Des initiatives peuvent être conduites pour limiter la surcharge informationnelle, réguler l’usage des technologies de l’information et de la communication (emails, appels, notifications et messages divers) et maintenir une frontière entre vie privée et vie professionnelle (droit à la déconnexion, fermeture des locaux à un horaire donné…).

Mieux vaut prévenir que guérir

« Les patients consultent souvent trop tard, après avoir explosé ou pris conscience brutalement de leur dépendance au travail » affirme Elsa Andron. Sensibiliser collectivement à ces enjeux en faisant appel à un cabinet de conseil spécialisé ou individuellement en exprimant à un collaborateur sa satisfaction quant au travail accompli peut permettre de limiter la casse, de rassurer.

Le workaholisme, est encore perçu à tort comme un comportement positif. Le plus souvent déguisé en valeurs chères à l’entreprise comme la productivité, l’engagement, la performance, la passion, il abîme sournoisement la santé mentale et physique de nombreux travailleurs et organisations. La dépendance au travail est le reflet de notre société affolée, bouillonnante, piquousée à l’adrénaline, à la vitesse et à la surenchère permanente. Pourtant, le mieux est l’ennemi du bien et pour le nôtre, mieux vaudrait laisser entrer dans notre quotidien des valeurs moins tapageuses. À quand l’éloge de la lenteur en entreprise et ailleurs ?


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Photo by WTTJ

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