Par amour de la bière. Le parcours d'Elisabeth Pierre, zythologue

  • February 9, 2019

Elisabeth Pierre est tombée dans le fût à 10 ans. Sans même le savoir. L’accident s’est produit à Sochaux, lors d'une sortie scolaire, dans la brasserie face au collège. Puis, Elisabeth a oublié ce souvenir et la route a été jalonnée de métiers divers : professeur de langues anciennes, rédactrice radio, directrice de la communication... Quelques années à tourner autour du pot - pardon, du fût - avant de revenir à ces premiers amours - la bière - et de devenir Zythologue. À vos souhaits.

Elisabeth, je crois qu’il faut qu’on pose les bases tout de suite. Vous êtes Zythologue. Je n’avais jamais entendu ce mot avant de vous rencontrer !

Peu de gens le connaissent ! “Zythos” en grec c’est l’orge et “le zythum” c’était une des nombreuses variétés de bières de l’égypte ancienne. J’aime bien ce mot. Il désigne parfaitement mon métier : à mi chemin entre l’oenologue et le sommelier, un être hybride qui découvre et qui transmet. En tout cas c’est ma vision du métier !
D’ailleurs la première fois que j’ai employé ce mot il y a plusieurs années, on m’a ri au nez et maintenant tout le monde est “zythologue”... Ça montre à quel point les choses vont vite !

Le mot "zythologue" désigne parfaitement mon métier : à mi chemin entre l’oenologue et le sommelier, un être hybride qui découvre et qui transmet.

La bière a le vent en poupe depuis quelques années, c’est plutôt une bonne nouvelle non ?

Ça me fait toujours un peu rire quand j’entends les gens parler de “renaissance brassicole”… En fait, elle a commencé il y a bien longtemps ! Et ce serait nier le travail de tous ceux qui ont ouvert la voie il y a 20 ou 25 ans que de réduire cette renaissance aux dernières années durant lesquelles la bière est devenue plus connue et plus “cool”. Car dans les années 1990, c’était la croix et la bannière pour ouvrir une brasserie et ce n’était pas la peine de compter sur les banquiers pour faciliter les choses !

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D’où venait ces difficultés, cette défiance ?

Avant, les brasseurs utilisaient essentiellement la publicité pour se faire connaître. Et puis il y a eu la loi Evin (loi du 10 janvier 1991 relative à la lutte contre le tabagisme et l'alcoolisme qui interdit notamment la publicité pour ces produits, ndlr) et la bière a été diabolisée, les médias ne voulaient plus en parler, ou alors jamais en bien ! Les brasseurs ont été confrontés à une importante problématique : comment se défendre en tant que producteur de boissons alcoolisées ? Il leur fallait des moutons à 5 pattes pour gérer cette situation, des gens capables de parler “produit”, de parler “com”, de parler aux médias etc.

Après la loi Evin, les brasseurs ont été confrontés à une importante problématique : comment se défendre en tant que producteur de boissons alcoolisées ?

C’est à ce moment là que vous atterrissez dans ce secteur ?

Oui, car je devais être ce genre de mouton !

Quel a été votre premier contact avec le produit ?

J’ai grandi à Sochaux et devant mon collègue il y avait une grande brasserie que nous avons visitée lors d’une sortie scolaire. Je n’en avais pas gardé de souvenir particulier. Et puis, quand je suis rentrée dans la filière brassicole des années plus tard, j’ai visité ce que je croyais être ma première brasserie, et j’ai eu un déclic très violent. Les odeurs ont fait remonter des souvenirs en moi, des images de cette première visite, à 10 ans… Les grandes cuves de fermentation ouvertes, les cuves de brassages en cuivre… C’était très impressionnant. Maintenant, à chaque fois que je visite une nouvelle brasserie, je pense à la brasserie de Sochaux. C’est ma madeleine de Proust. Et mon premier pied à l’étrier.

À chaque fois que je visite une nouvelle brasserie, je pense à la brasserie de Sochaux. C’est ma madeleine de Proust.

Quel a été votre parcours depuis Sochaux ?

Au départ, je voulais enseigner les langues anciennes et c’est ce que j’ai fais pendant deux ans. Mais en fait je n’ai pas aimé l’environnement de l’Education Nationale. J’ai donc arrêté et je me suis mise à la recherche d’un petit boulot, le temps de trouver ma voie. C’est comme ça que je suis devenue rédactrice radio. A l’époque c’était l’explosion des radios locales et j’étais fascinée par ce monde là. Tout était à faire, tout était à construire. Comme dans le monde brassicole finalement.

C’est par ce biais que j’ai intégré l’univers des grandes agences de pub qui voulaient s’implanter dans ce nouveau média qu’ils ne connaissaient pas. Je suis devenue pour eux une sorte de spécialiste française de la FM. J’ai fait ça quelques années puis j’ai rejoins les équipes de Lesieur pour faire du marketing et de la R&D (recherche et développement), puis j’ai été chassée par les brasseurs.

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On en revient à la fameuse chasse au mouton… Et c’était quoi le job ?

Principalement : dédiaboliser le produit et faire en sorte que les médias en parlent à nouveau et surtout autrement. J’ai donc beaucoup travaillé avec le corp médical et les scientifiques pour faire émerger cet autre discours. J’ai réussi à produire des reportages en radio et en télé et ça a permis de redorer un peu l’image du produit. J’ai aussi recommandé aux brasseurs de travailler avec la gastronomie parce que je m’étais rendue compte que les chefs et les sommeliers adoraient la bière mais la connaissaient mal. Et pendant 13 ans, je me suis totalement éclatée !

J’ai recommandé aux brasseurs de travailler avec la gastronomie parce que je m’étais rendue compte que les chefs et les sommeliers adoraient la bière mais la connaissaient mal.

Vous vous éclatiez mais vous avez démissionné, pourquoi ?

Quand j’ai quitté le secteur brassicole, j’avais de jeunes enfants et je ne voulais pas revenir au salariat donc c’était plus simple de monter ma boite, Bierissima. Finalement, salariée ou entrepreneure, mon job est toujours de redorer le blason de la bière, même si en ce moment il n’a pas vraiment besoin d’être redoré ! Mais paradoxalement, et alors qu’il y a une offre de production phénoménale d’un point de vue gustatif, les gens continuent à boire des bières moyennes car il y a une vraie méconnaissance du produit.

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Vous vous sentez responsable de leur éducation ?

D’une certaine manière, oui. C’est mon côté “prof” qui ressort ! On s’éduque bien à la dégustation et l’art des vins alors pourquoi pas la bière ? Ce qui fait sens pour moi c’est de lier mon activité à l’éducation, la transmission car je ne pense pas que ce soit intéressant de garder les connaissances pour soi.

Je ne pense pas que ce soit intéressant de garder les connaissances pour soi.

C’est votre métier aujourd’hui, dispenser des formations ?

Je fais beaucoup de métiers différents à côté de l’animation et de l’écriture. Mais mon cheval de bataille c’est la formation professionnelle, qui n’a rien à voir avec les ateliers que les gens peuvent faire comme un loisir, un divertissement. Je trouve ça super car ça participe à la démocratisation du produit, mais il faut arrêter de faire croire aux gens qu’ils vont devenir pro’ en quelques heures. C’est un petit peu comme si vous mettiez un pansement à quelqu’un en lui disant que vous êtes chirurgien ou médecin. Mon job à moi c’est de former et d’enseigner un savoir-faire à des jeunes en CAP ou Hôtellerie ; à des moins jeunes qui sont en reconversion professionnelle par exemple ; ou encore à des Chefs ou des pro’ en association bières et mets.

Bières&Mets, c’est d’ailleurs le nom du magazine que vous avez lancé en 2018. C’est une autre manière de transmettre ?

Je le faisais déjà un peu car j’ai écrit plusieurs ouvrages sur le sujet mais là j’avais envie de quelque chose de plus régulier. L’idée est de mettre en avant des chefs, des pâtissiers, des chocolatiers, des producteurs dont j’ai envie de connaître la vision de la bière et des produits de bouche. C’est un projet excitant mais difficile aussi… Pour les deux premiers numéros, j’ai écrit la plupart des textes, mais pour le troisième numéro qui sortira en avril, l’équipe grandit heureusement !

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Vous vous êtes aussi investie auprès des femmes en créant un collectif de brasseuses, pourquoi ?

Car les gens imaginent un monde masculin mais il faut rappeler que, historiquement, les brasseuses étaient les premiers brasseurs ! Car la fabrication de la bière depuis l’Antiquité, tout comme celle du pain, était réservée aux femmes. La réalité c’est qu’il y a énormément de brasseuses et que peu de personnes les connaissent. Comme les femmes cheffes d’ailleurs. Du coup, j’ai fondé le Club Bierissima il y a maintenant deux ans pour créer du lien entre elles, des amitiés, de l’échange, de l’entraide, et des brassages collaboratifs dont le premier a eu lieu l’été dernier. L’idée est de valoriser ces femmes brasseuses et toutes celles qui œuvrent dans les autres métiers de la cave, du bar... Bien ancrées dans leur région, partout en France, elles contribuent chacune à leur manière à l’économie locale et à la dynamique de relocalisaion.

Les gens imaginent un monde masculin mais il faut rappeler que, historiquement, les brasseuses étaient les premiers brasseurs !

Formatrice, auteure, rédactrice en chef… Comment arrivez-vous à tout gérer ?

J’avoue que c’est très chargé (rires) mais heureusement c’est ma passion donc je n’ai pas l’impression de travailler !

Et qu’est-ce qui vous plaît le plus ?

Les rencontres d’abord : découvrir des gens, des producteurs, des créateurs de bars et de caves et faire connaître le travail de chacun.
Les voyages ensuite, car découvrir des brasseurs à l’étranger, des consommateurs, des médias… c’est indispensable ! J’essaie d’être, au moins une fois par an, membre de jury pour un concours international, histoire de voir ce qui se passe ailleurs.
Et finalement, ce qui me plaît le plus c’est de m’amuser. C’est du plaisir à temps plein !

C’est ma passion donc je n’ai pas l’impression de travailler !

Merci au restaurant Le Triangle !

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Agathe Morelli

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