Rencontre avec Allan Ballester, entrepreneur « sans domicile fixe »

  • April 18, 2019

Nous sommes mardi, il est 10 heures et je pars rencontrer Allan Ballester, entrepreneur et « sans domicile fixe » selon ses propres mots. La nuit dernière, Allan a dormi à Lille chez Sophie, une orthophoniste qu’il a trouvé grâce à Tepee, la plateforme de couchsurfing entre professionnels dont il est le CEO et le co-fondateur. Demain, il ne sait pas encore où il dormira mais il prendra son vélo pour entamer une route de plusieurs jours direction les Alpes. Allan se qualifie d’entrepreneur « responsable et conscient » : il nous raconte ce qui l’a mené à transformer son mode de vie si profondément.

Hello Allan, pourrais-tu commencer par nous présenter ton parcours ?

J’ai grandi à Lyon, où j’ai été élevé par deux grand-mères espagnoles. Après mon baccalauréat, j’ai rejoint l’Université Claude Bernard pour des études dans le management du sport. Lors de ma première année, il m’a été demandé de trouver un stage de 3 mois mais je ne voulais pas abandonner mes autres activités, parce qu’à l’époque j’entraînais déjà une équipe de basket et j’étais aussi directeur d’un centre de loisirs.

J’ai donc décidé de pousser les portes d’un magasin Nike et de proposer mes services gratuitement, histoire de valider mon stage. C’était il y a maintenant 10 ans et je me suis mis à travailler sur le lancement e-commerce de Nike sur Lyon. Ça a été un gros succès et peu de temps après, j’ai été contacté par le directeur commercial France de Nike qui m’a donné comme challenge de doubler les revenus que j’avais déjà générés. J’ai atteint l’objectif en recrutant une vingtaine de stagiaires dans ma fac et il m’a proposé un poste de responsable communication et marketing. J’ai accepté et à l’âge de 19 ans, je gérais 21 magasins. Je n’allais plus en cours, mais j’ai tout de même obtenu mes diplômes grâce à mes accomplissements chez Nike.

Quel était ton mode de vie à l'époque ?

Quand je travaillais chez Nike, je gagnais déjà très bien ma vie, j’avais un super appartement avec deux chambres disponibles : le soir, j’allais à la rencontre de sans-abris pour leur proposer de monter prendre une douche, manger un repas chaud et dormir dans un lit. En passant du temps avec eux, j’ai pu comprendre leur mode de vie et j’ai réalisé que beaucoup d’entre eux étaient heureux du fait de ne posséder que le strict minimum. À ce stade de ma vie, je possédais beaucoup de choses : une maison, une voiture et tout le reste. C’est ce « beaucoup » qui m’a mené vers le nomade : cet épisode a agi comme un déclic et un premier pas dans ma réflexion vers un mode de vie plus libre.

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Combien de temps es-tu resté chez Nike ?

Je suis resté chez Nike pendant 4 ans mais les perspectives d’évolution n’étaient que financières et j’avais l’impression de stagner, de ne plus rien apprendre. J’ai donc cherché à rejoindre une autre enseigne de sport et j’ai atterri chez Decathlon. Parce que pour être bon il faut être proche du client, j’ai choisi de commencer en magasin, en tant que conseiller de vente. J’ai divisé mon salaire par 5, et j’ai à nouveau gravi les échelons. Après trois mois, je suis devenu chef de rayon, puis rapidement responsable d’exploitation, directeur de magasin, et j’ai fini par intégrer le département des ressources humaines en Angleterre. C’est à ce moment-là que j’ai créé Tepee.

Peux-tu nous raconter les débuts de Tepee ?

Au départ ça s’appelait Decathlives. Tout a commencé par un message tout simple envoyé à l’ensemble du personnel Lillois de Decathlon pour leur demander s’ils étaient prêts à accueillir quelques jours chez eux un collègue venant de l’international. Beaucoup ont répondu positivement.

On a donc appelé toutes les personnes qui devaient venir au centre de formation dans les semaines à venir pour leur proposer de dormir chez un collaborateur Decathlon, plutôt que d’aller dans un hôtel impersonnel à 10 km de là, sans pouvoir rien voir de Lille.

Tout a commencé par un message tout simple envoyé à l’ensemble du personnel Lillois de Decathlon pour leur demander s’ils étaient prêts à accueillir chez eux un collègue venant de l’international.

Comment le projet s’est-il ensuite développé ?

J’ai travaillé sur ce projet pendant 6 mois, tout en gardant une attache juridique minimale avec Decathlon : mon contrat était d’une heure par semaine et je gagnais 28 livres par mois. Je suis reparti à Lille et j’ai approfondi le concept. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré mes deux co-fondateurs, Alexis et Arnaud, qui m’ont aidé à professionnaliser le service. Ça a vite pris de l’ampleur, on m’a alloué un budget et je suis devenu « chef de projet intrapreneur » (ndlr : Un intrapreneur est un employé en charge d’un projet qui donnera potentiellement naissance à une nouvelle structure ou à un nouveau service, tout en bénéficiant des ressources financières et humaines de son entreprise).

Au départ, le projet était réservé aux employés de l’enseigne, mais au bout de 3 000 nuits organisées, on a décidé d’aller plus loin et d’intégrer d’autres entreprises au modèle. Tepee.pro était né.

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C’est à ce moment que tu as décidé d’adopter un mode de vie minimaliste ?

À ce moment-là, je gagnais de nouveau bien ma vie. Un jour, alors que je prenais un verre avec un ami, et que je le regardais s’éloigner pour chercher des boissons et je me suis posé une question très simple : « comment savoir si cet ami m’apprécie, non pas pour ce que je possède, mais bien pour ce que je suis ? ». Ça a été une prise de conscience très forte dans ma vie, un deuxième déclic. Je me suis alors dit qu’il n’y avait qu’une solution pour réellement répondre à cette question : me débarrasser de tout ce que je possédais.

J’ai commencé par me délester peu à peu de mon “chez moi” et je me suis réveillé un matin sans savoir où j’allais dormir le soir-même. Cela m’a permis de faire le tri dans mon entourage, beaucoup de gens se sont éloignés à ce stade. Sur la même lancée, je me suis débarrassé de mes objets superflus. Je m’étais aperçu que plus je possédais d’objets, plus je perdais de temps pour des choses qui ne servaient à rien. Tout ce temps gagné, je l’utilise aujourd'hui pour entreprendre et avancer dans ce qui m’apparaît comme essentiel. À l'heure actuelle je n’ai même pas 100 objets, je dois en avoir moins d’une cinquantaine.

J’ai commencé par me délester peu à peu de mon “chez moi” et je me suis réveillé un matin sans savoir où j’allais dormir le soir-même.

Comment la problématique écologique s’est-elle peu à peu immiscée dans ta façon de vivre et de travailler ?

Lorsque je travaillais sur Decathlives (ancien nom de Tepee), j’étais partagé. D’un côté, j’étais heureux de ce que j’entreprenais mais d’un autre, je me disais que j’évoluais quand même dans une entreprise qui produisait et polluait beaucoup. Rien qu’à mon échelle, je devais prendre 25 avions par an et mon empreinte carbone était colossale. Au lieu de m’en vouloir, j’ai décidé de rattraper le coup : j’ai donc échangé ma voiture pour un vélo et je me suis engagé à ne plus prendre l’avion. J’ai du m’adapter, apprendre à dire non à des gens qui voulaient me rencontrer et surtout transformer ma manière de travailler.

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De quelle façon ?

Je laisse à mes cuisses la tâche de me déplacer d’un endroit à un autre, en prenant parfois le train lorsque les distances ne coïncident pas avec les délais. J’ai également modifié mon alimentation, ça fait maintenant deux ans que je me nourris principalement d’aliments crus. Mon métabolisme s’est adapté et avec les kilomètres de vélos que je fais par jour, je les digère très bien. Ça me plaît vraiment d’être autonome, même au niveau de l’électricité, j’ai déjà réussi à survivre sans aucun branchement pendant 14 jours.

Est-ce que Tepee a contribué à affirmer ce mode de vie ?

Ce n’est pas Tepee qui m’a conduit à devenir nomade. Ce sont toujours mes choix personnels qui m’ont donné l’envie d’entreprendre. Selon moi, pour être entrepreneur il faut être crédible : si tu ne partages les valeurs que tu véhicules, tu es un charlatan. C’est “je suis, donc j’entreprends”, et non pas l’inverse.

Mon entreprise reflète mon mode de vie et mes valeurs personnelles : je dors chez les uns et chez les autres, parfois en tente et parfois en auberge de jeunesse. Et pour chaque nuit passée en « Tepee », nous offrons une nuit au chaud à des sans-abris.

Pour être entrepreneur il faut être crédible : si tu ne partages les valeurs que tu véhicules, tu es un charlatan. C’est “je suis, donc j’entreprends”, et non pas l’inverse.

Parle-nous un peu de la culture d’entreprise de chez Tepee.

Chez Tepee, les membres de l’équipe vivent où ils veulent. Tu n’habites pas à un endroit parce que ton entreprise a décrété qu’elle te voulait dans cette ville. Si tu es heureux dans une cabane au fin fond de la Norvège, tu y vas. On respecte aussi ce que l’on appelle le « réveil naturel » : on n’organise aucune réunion avant 11 heures, histoire que tout le monde puisse se réveiller à l’heure qu’il veut et dans de bonnes conditions. Enfin, chez Tepee, les membres de l’équipe n’ont pas de rôles prédéfinis. Je fais confiance à chacun, je n’emploie pas des gens pour qu’ils répondent à une fiche de poste, nous avançons ensemble sur tous les sujets : programmation, marketing, opérationnel, etc.

Par exemple, Alexandre, la première personne qui nous a rejoint, est notre meilleur utilisateur Tepee. Niveau crédibilité on ne peut pas trouver mieux ! Aujourd’hui, il est associé au même niveau que moi et gagne le même salaire. Ce sera d’ailleurs le cas de toutes nos nouvelles recrues ! On partage tout, il n’y a pas de hiérarchie et personne n’a de rôle prédéfini.

Mais cela ne veut pas dire qu’il faut adopter mon mode de vie à tout prix, loin de là. Arnaud par exemple, il ne fait pas de vélo, il est plutôt marche. L’essentiel, c’est de comprendre le sens de ce que l’on fait, et le mode de vie que l’on propose.

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Concrètement, comment vous organisez-vous pour travailler au quotidien ?

J’estime qu’il y a eu 8 mois de mise en route. Quand j’ai fait le choix de mettre en place une organisation pour travailler en 100% remote, avec des personnes qui n’étaient pas forcément sur le même créneau horaire, j’ai fait le pari de créer une organisation encore plus efficiente que si l’on travaillait tous dans les mêmes bureaux. J’écris d’ailleurs beaucoup sur le sujet, afin de pointer les limites de nos modes de travail traditionnels, et de démontrer que le remote, associé au digital, est bien plus efficace.

Notre organisation est très simple, on utilise Trello et Slack. Trello, c’est une liste de tâches qui ne nécessitent pas d’échanger entre nous, il suffit de cocher des cases. Sur Slack, on dialogue en communauté ou sur des canaux privés. Un ordinateur portable et un smartphone, c’est tout ce dont nous avons besoin. Le wifi est partout maintenant, et je peux même bosser d’un rocher en pleine forêt lorsque l’envie m’en prend. Aujourd’hui, nous sommes 4 associés, et nous recevons de l’aide de nombreux extras motivés à bosser en open-source, l’entreprise se développe bien.

J’ai fait le pari de créer une organisation encore plus efficiente que si l’on travaillait tous dans les mêmes bureaux.

Quels conseils donnerais-tu à des gens qui voudraient tester ce mode de vie ?

Ce que je fais n’a rien de surhumain, je suis comme tout le monde, j’ai grandi en ville, à Lyon. Il suffit simplement de se rééduquer. La première fois que j’ai dormi en tente au milieu de nulle part, j’avais l’impression que j’allais être attaqué, mais la centième fois que tu le fais, tu te demandes pourquoi tu ne l’as pas fait avant. Aujourd’hui, je me sens beaucoup mieux dans la nature qu’en ville et je me rends compte que ça me permet de prendre soin de moi simplement, tant mentalement que physiquement.

Ma priorité, en plus de m’entourer des personnes que j’aime et de ne pas perdre du temps sur des choses superflues, est de me positionner dans un environnement qui me permette d’être en bonne santé et 100% moi-même.

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Photo by WTTJ

Gabriel Boccara

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