Augmentation du travail précaire : est-ce la fin du CDI ?

  • June 18, 2019

C’est un phénomène inquiétant qui déstabilise le parcours professionnel de plus en plus d’actifs. Les emplois dits “précaires” gagnent du terrain sur le marché du travail. Mal du siècle ou émergence d’une nouvelle ère ? Comment survivre dans la jungle d’un marché de l’emploi instable ?

Première préoccupation des Français, le travail se précarise et le projet de réforme porté par le gouvernement confirme cette tendance. La volonté de l’exécutif est de déréglementer les CDD pour développer les contrats dits “de projet”, c’est-à-dire des contrats courts de moins de trois mois. À l’avenir, les règles encadrant les contrats à durée déterminée et les contrats de travail temporaire (durée, renouvellement, période de carence…) ne seront plus les mêmes pour tous, mais dépendront, si les partenaires sociaux s’en saisissent, de chaque secteur professionnel. À défaut, la loi s’appliquera.

La vie en CDD ne fait pas (toujours) rêver

Le gouvernement souhaite aussi développer le “CDI de chantier”, conclu pour la durée d’un projet et à l’issue duquel le salarié peut être licencié sans que l’employeur n’ait à se justifier. Les branches professionnelles – qui regroupent les entreprises d’un même secteur d’activité et relevant d’un accord ou d’une convention collective – auront ainsi la charge de négocier les “conditions de recours” à ce type de contrat dans leur champ respectif. L’expansion des contrats précaires pourrait bouleverser un monde salarial qui est encore à 85 % employé en CDI, et pour qui la “vie en CDD” n’est pas un choix, mais un désagrément.

Une personne sur trois concernée en 2018

En 2018, l’Insee publie une nouvelle édition de son étude intitulée « Emploi, chômage, revenus du travail », qui démontre que près d’une personne sur trois a été concernée au moins une fois dans l’année par le chômage, ou le “sous-emploi”. Soit l’équivalent de près de six points de plus qu’il y a dix ans. En 2019, le constat est toujours aussi amer. Les emplois précaires sont légion et en constante augmentation. Comme le souligne Les Échos, « cette précarité se mesure avant tout par la part des emplois à durée limitée dans l’emploi total : à 15,4 % environ, elle a atteint en 2017 son niveau le plus haut depuis 1982, année durant laquelle l’institut statistique a commencé à la mesurer (6,4 %) ». Avant d’ajouter : « Près de 85 % des salariés restent en CDI ou fonctionnaires, mais ce stock est grignoté mois après mois, sous l’effet d’un flux d’embauches en intérim ou en CDD de plus en plus important. »

Les jeunes et les femmes sont les plus touchés

Selon le Centre d’observation de la société, les premières victimes de cette situation sont les salariés peu diplômés, les femmes et les jeunes. Chez les moins de 25 ans, le taux de précarité est passé de 17 % en 1982 à 47 % dès 1999. Depuis bientôt dix ans, il est reparti à la hausse, progressant de 47 % en 2009 à 54 % en 2017.
L’emploi précaire augmente chez les hommes, comme chez les femmes, qui restent les plus concernées (37 % contre 27 % pour les hommes). La catégorie la plus impactée sur le marché du travail regroupe les jeunes femmes, peu ou pas diplômées : 79 % d’entre elles se retrouvent en situation de précarité professionnelle au moins une fois dans l’année, contre 11 % des hommes d’âges et de niveaux d’études similaires.

La situation de Lina, 25 ans, illustre bien ces chiffres : « Je suis diplômée d’un master en marketing depuis 2010. Mais impossible de trouver un poste dans ce secteur. J’ai pourtant démarché tous azimuts. J’ai mis mon CV en ligne, envoyé des centaines de candidatures spontanées chez l’annonceur et en agence. Lorsque j’ai une réponse, ce qui est très rare, c’est toujours le même discours : je ne suis pas assez expérimentée car je n’ai fait que des stages. En revanche, pour me reproposer des stages à 400 € par mois, aucun problème ! Personne ne se demande comment je vais faire pour vivre ? Je suis obligée de cumuler les petits boulots pour payer mon 15 m2. Actuellement, je suis vendeuse dans une chaîne de cafés à temps partiel. À côté de ça, je fais du baby-sitting. Beaucoup de mes amis étudiants sont dans la même situation que moi. »

« Je suis diplômée d’un master en marketing mais impossible de trouver un poste dans ce secteur. J’ai pourtant démarché tous azimuts. » - Lina, à la recherche d’un emploi

Choisir et composer avec la précarité

Le bilan n’est pas franchement réjouissant. Pourtant, à côté de cette rude réalité s’exprime un autre phénomène émergent. Il n’est pas encore représentatif de la majorité des travailleurs précaires, mais pourrait incarner le début d’une nouvelle façon d’appréhender et de vivre avec cette instabilité. Certains salariés, aux parcours professionnels classiques, prennent le risque de quitter un emploi en CDI, dans lequel ils s’ennuyaient, ou à la suite d’un burn out. La plupart aspirent à plus d’indépendance, malgré les incertitudes et les craintes que peuvent entraîner ce choix, ils osent aller vers l’inconnu. Certains changent radicalement d’activité, d’autres multiplient les expériences, testent, explorent… Leur point commun : retrouver du sens à leur travail, à leur vie.

C’est le cas de Stéphanie, 38 ans, qui affiche un parcours a priori parfait : diplômée d’école de commerce, elle occupait un poste de dirigeante d’une agence de RP en Île-de-France. Elle avait une dizaine de salariés, un bon portefeuille clients, un salaire très confortable, de belles vacances… Bref, une activité professionnelle et une position sociale solides. Pourtant, Stéphanie a vendu son agence pour devenir coach de vie. Après un an de réinvention, de galères en tous genres, d’incertitudes, elle poursuit ses études pour être psychologue. Un long chemin l’attend : « C’est sûr, cela demande de faire des concessions, j’ai plus souvent mon banquier au téléphone qu’avant, on ne va pas se mentir ! Et je dois aussi faire comprendre à mon entourage, ma famille, mon mari, cette démarche qui dérange, mais je ne regrette rien, je me sens plus en phase, à ma place. »

« C’est sûr, cela demande de faire des concessions, j’ai plus souvent mon banquier au téléphone qu’avant. » - Stéphanie, coach

Un choix un peu en décalage, certes, mais qui exprime aussi le malaise d’une société qui forme à des métiers qui ne sont plus toujours adaptés aux besoins ou qui sont imposés par les pressions familiales, les convenances sociales. « C’est encore tabou, mais le système en l’état génère la précarité contre laquelle se cognent tant de demandeurs d’emploi, même les plus diplômés d’entre eux. Le décalage est là ! » lance à demi-mot Pascal, conseiller Pôle emploi en région Nouvelle-Aquitaine.

Pour O. – nous le nommerons ainsi –, la précarité est inscrite dans son ADN. Il est journaliste indépendant et c’est un choix ! Depuis plus de dix ans, il court, travaille quasiment sept jours sur sept et conjugue mille et une activités en production de contenus, avec différents statuts (CDD, piges, microentrepreneuriat). Pour lui, la précarité est un défi du quotidien, une réalité qu’il a intégrée : « J’ai appris à jongler avec mes revenus qui ne sont jamais les mêmes, je ne sais pas ce que c’est d’avoir un salaire qui tombe tous les mois. Rien n’est jamais acquis. J’ai développé avec le temps une base de clients fidèles. J’ai de la chance, je m’en sors plutôt bien ! Mais demain tout peut changer et remettre en question ce fragile équilibre. La précarité, pour moi, revient à être toujours en alerte, à veiller les opportunités et, autant que faire se peut, à anticiper pour être capable d’assumer les moments où mes revenus seront plus faibles. Cela demande beaucoup de détermination, de flexibilité, un mental fort, car les moments de doutes ne sont jamais très loin. »

« Je ne sais pas ce que c’est d’avoir un salaire qui tombe tous les mois. Rien n’est jamais acquis. » - O, journaliste

« Game of work »

Ces derniers témoignages donnent l’occasion de finir sur une note un peu plus positive. Pour autant, il ne faut pas se voiler la face et minimiser une réalité complexe, car, outre l’insécurité financière à laquelle s’exposent les salariés précaires, ces derniers voient souvent leur vie sociale fragilisée. Difficile de faire des projets de vie lorsqu’on ne sait pas si on travaillera le lendemain.

Et si cette précarité, encore mal vécue, était le début d’un nouveau paradigme, marquait l’émergence de nouvelles façons de travailler plus justes, plus vertueuses, plus durables ? Peut-être aussi devrait-on en France donner une autre définition de ce qu’est réellement la “réussite professionnelle et sociale” ? Enfin, faire de l’échec une expérience positive qui construit, et non l’inverse ?

Peut-être aussi devrait-on en France donner une autre définition de ce qu’est réellement la “réussite professionnelle et sociale” ?

Beaucoup d’experts, d’économistes, de chercheurs, de théoriciens prophétisent un monde obscur technologique et déshumanisé, aux mains des GAFA. Une récente interview d’Evgeny Morozov, entre autres, ancien démiurge de la Silicon Valley, publiée dans le magazine en ligne Philonomist, met même en garde : « Les géants du Net nous préparent un mélange effrayant de capitalisme et de servitude. » Servitude ? À côté, la notion de précarité ferait presque rire… jaune.

Alors, espérons, comme le propose Muhammad Yunus. Cet économiste bangladais, prix Nobel de la paix en 2006, a créé le premier organisme de microcrédit. L’initiative a sorti des millions de gens de la misère. Aujourd’hui, ce visionnaire entend traiter ensemble les questions de l’emploi, de l’écologie et de la grande pauvreté. Son projet est de faire exister, en marge du système économique “normal”, qui participe à créer cette précarité, une économie parallèle, altruiste, qui bénéficierait aux plus fragiles. Libéral assumé, Muhammad Yunus entend « implanter les idées entrepreneuriales dans l’esprit de tous ». Un regard audacieux et bienveillant qui laisse à penser que rien n’est joué dans la lutte contre le travail précaire.

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Ilustration by Giordano Poloni

Laetitia Coly

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