L'entreprise est-elle adaptée aux autistes Asperger ?

  • July 16, 2019

Depuis Rain Man sorti en France en 1989 et à présent à travers des personnages tels que Sheldon Cooper de la série The Big Bang Theory, le profil des personnes diagnostiquées autistes Asperger perçu comme des personnes ayant un haut potentiel intellectuel s’est peu à peu ancré dans la culture populaire. Cependant, les troubles autistiques qui sont variés par leur intensité dans les symptômes qu’ils engendrent se situent sur un spectre large et recouvrent bien des réalités. Encore trop souvent mal comprises, tant par le grand public que certains professionnels de la santé et le monde du travail, les personnes autistes rencontrent encore de nos jours de grandes difficultés à s’intégrer.

Pour nous éclairer dans la compréhension du syndrome d’Asperger et de ses enjeux, nous avons interrogé Ariane, qui a été diagnostiquée tardivement après un parcours professionnel riche mais aussi souvent difficile, voire violent. Elle travaille aujourd’hui à la sensibilisation du fonctionnement atypique caractéristique de cette forme d’autisme à travers sa propre histoire pour faciliter l’intégration et la compréhension de ce syndrome.

Autisme Asperger et travail : le retard français

Le syndrome d’Asperger est un trouble neurodéveloppemental (TND) situé à l’extrémité du spectre des troubles autistiques. Ces troubles ne sont donc pas considérés comme des troubles psychiatriques. Ils sont toutefois encore perçus comme un vrai frein pour vivre une vie dite “normale” et surtout pour l’inclusion dans le milieu professionnel.

Pourtant, les personnes Asperger ou “Aspies” ont des qualités et compétences parfois bien supérieures aux non-autistes, ou neurotypiques, qui peuvent être précieuses dans le monde du travail, à condition que le milieu soit adapté et le permette. D’ailleurs, de plus en plus d’entreprises (malheureusement encore trop rares) s’en rendent compte. C’est notamment le cas du titan Microsoft qui emploie, grâce au travail remarquable de l’entreprise danoise Specialisterne, des personnes autistes Asperger (Le Cercle Psy, 2015). Si ceux-ci occupent des postes souvent techniques (développement informatique, comptabilité, recherche), ils peuvent aussi exercer des métiers qui, bien qu’ils semblent moins adaptés, peuvent néanmoins l’être, comme ceux de la communication ou du marketing.

En France, nous sommes encore un peu à la traîne. En effet, selon Hélène Junier (2015) seulement 1 % des Asperger (identifiés comme tels) ont une activité professionnelle contre 18 % en Grande-Bretagne. Pourtant, pour rappel, toute entreprise d’au moins 20 salariés est tenue d’employer (à temps plein ou partiel) des travailleurs porteurs d’un handicap dans une proportion de 6 % de l’effectif total. Les établissements ne remplissant pas cette obligation doivent s’acquitter d’une contribution à l’Agefiph (Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées).

Autisme Asperger, de quoi parlons-nous ?

Le syndrome d’Asperger fait donc partie des troubles du spectre autistique appartenant aux troubles du développement neuronal qui, contrairement aux idées reçues, n’empêche nullement d’avoir une vie sociale et professionnelle mais il peut parfois compliquer considérablement les choses.

On désigne les fonctionnements mentaux, comme ceux de l’autisme, comme étant “hors norme” ou “neuro-atypiques” car ces derniers diffèrent de la “norme”. La “norme” est fixée selon une moyenne statistique définissant le fonctionnement cérébral le plus commun, et non un défaut ou une faiblesse. Ainsi, les autistes Asperger ont tout bonnement un fonctionnement différent des neurotypiques, c’est-à-dire de Monsieur ou Madame Tout-le-Monde.
Ce fonctionnement particulier va parfois rendre l’accès à l’emploi ou à une vie sociale satisfaisante particulièrement compliqué. En effet, le syndrome d’Asperger se caractérise par une difficulté à interagir aisément et à saisir les codes sociaux qui régissent la communication interpersonnelle (langages verbal et non verbal). La personne touchée par de ce syndrome aura, par exemple, du mal à interpréter les émotions des autres et présentera souvent un fonctionnement hyperlogique ; les neurotypiques auront ainsi tendance à la trouver “bizarre”.

Une grande sensibilité au stimuli sensoriels

Les autistes Asperger ne souffrent pas d’atteintes cognitives ni de retard de langage, comme cela peut être le cas dans d’autres formes d’autisme. Ils ont en revanche une grande sensibilité aux stimuli sensoriels tels que le bruit, la lumière ou le toucher. Chaque bruit sera perçu par la personne Asperger avec une grande acuité. Ainsi, le traitement de l’information demande une vigilance et une dépense énergétique supérieures aux neurotypiques, car tous les stimuli sont traités en même temps et sur le même niveau par le cerveau, provoquant une sorte de “cacophonie”. Du fait de ces difficultés de décodage et de triage des informations, travailler en open space ou prendre le métro s’avère souvent particulièrement pénible pour un Aspie.

« J’ai des difficultés à supporter les bruits. Pour moi, les sons sont décuplés. Donc, au bout d’une heure ou deux dans un environnement chargé sur le plan sensoriel, je craque. Avant, dans ma vie professionnelle, il m’est arrivé que, après certaines réunions généralement trop longues, je n’en puisse tellement plus que j’allais m’enfermer aux toilettes pendant dix minutes. Les gens me cherchaient partout et ne comprenaient pas où j’étais passée. J’avais besoin de me remettre dans une bulle de silence », témoigne Ariane.

Pour faire face à ce trop-plein d’informations, source de stress, certains autistes Asperger se renferment sur eux et préfèrent suivre une routine bien établie pour parer à tout changement qui générerait une anxiété extrême. Ainsi, les surprises et les imprévus sont très déstabilisants pour eux. Par exemple, changer brusquement l’heure d’une réunion peut générer une grande anxiété pour un autiste Asperger et court-circuiter les efforts qu’il fournit pour maintenir sa concentration.

Des difficultés à appréhender les conventions sociales

Au-delà de cette sensorialité “à fleur de peau”, les difficultés des autistes Asperger se situent dans le domaine de la communication et de la compréhension des règles et des conventions sociales, notamment implicites. Cette difficulté à saisir le second degré, le langage non verbal ou l’implicite peuvent faire obstacle à leur intégration professionnelle mais aussi sociale. En effet, nombre d’autistes Asperger paraîtront étranges aux yeux des neurotypiques car ils évitent en général le contact visuel direct. Ils peuvent parfois également se montrer “impolis” parce qu’ils expriment sans filtre leurs pensées ou encore se retirent d’une conversation parce qu’ils estiment qu’elle n’est plus pertinente. Si vous demandez notamment à un Aspie si vous n’avez pas trop grossi après toutes ces raclettes hivernales, il est fort à parier qu’il vous réplique : « Si, tu as grossi, je dirais que tu as pris environ 3 kg », et non ce qu’une autre personne vous aurait probablement répondu: « Mais non pas du tout ! »

« On fonctionne aussi de façon très logique et on est un peu brut de décoffrage. Par exemple, si une collègue m’interroge sur sa tenue en me demandant si cette dernière la grossit, si je pense que c’est le cas je vais le lui dire. Pour moi, le socialement correct est impossible. En essayant de s’adapter on est souvent perçu comme hyper-froid mais si on est plus proche de quelqu’un, on va reprendre notre vraie nature et poser toutes les questions qui peuvent nous venir et notamment des questions “qui ne se posent pas” », explique Ariane.

Des passions intenses

Une autre caractéristique des personnes Asperger est leur passion parfois intense pour certains sujets, ce qui peut paraître étrange pour une personne dite “neurotypique”. Souvent perçues comme timides, réservées et peu bavardes, elles se révèlent lorsqu’on les invite à parler de ces sujets qui concentrent leur intérêt. Leur discours peut être alors très détaillé, parfois très technique en raison de leur grande capacité de mémorisation. Ainsi, certains autistes Asperger peuvent restés absorbés des heures durant dans des domaines très précis comme l’histoire de France ou les différents types de trains, à l’instar de Sheldon Cooper (The Big Bang Theory).

Bienveillance envers soi et envers autrui

Les personnes souffrant de cette forme d’autisme reçoivent souvent un diagnostic tardif car elles essaient tant bien que mal de s’adapter au fonctionnement des neurotypiques en les imitant, souvent au prix d’une grande souffrance psychique. Car aller contre son fonctionnement revient à lutter contre ce qu’on est. Bien souvent, lorsque le diagnostic est posé, il soulage car il enlève la culpabilité que peuvent ressentir les Asperger à ne pas pouvoir faire “comme les autres”. Cette imitation à tout prix est souvent l’apanage des femmes chez lesquelles les symptômes sont généralement moins marqués que chez les hommes, mais cela leur demande un investissement énergétique très important, comme le souligne cet article.

« Chez les femmes, c’est souvent l’adaptation au maximum. On est tellement prêtes à tout pour être comme les autres qu’on se force encore plus. Pour beaucoup, on vit avec cette double identité mais on ne s’en rend pas compte. J’avais le sentiment d’avoir un problème que je n’arrivais jamais à résoudre. Cette adaptation forcée va parfois très loin même dans la vie privée alors que cela nous coûte énormément et nous demande beaucoup d’effort et d’énergie », précise Ariane.

Les difficultés d’intégration dans le milieu professionnel

À cause de cette difficulté à comprendre la communication verbale et non verbale, l’entretien d’embauche peut être compliqué pour certaines personnes autistes. Un Aspie pourrait faire des commentaires qui pourraient paraître inadaptés du point de vue des neurotypiques ou encore adopter un langage corporel (appelé aussi non-verbal) qui peut paraître étrange ; un regard fix ou fuyant par exemple ou encore une posture figée ; et donc rater l’entretien.

Les interactions sociales caractéristiques de l’entreprise, comme l’inévitable retrouvaille autour de la machine à café ou encore les déjeuners entre collègues et autre team building, sont souvent une source de grande angoisse pour les autistes Asperger qui peuvent avoir des difficultés à interpréter les codes régissant ces rituels.

Ces difficultés peuvent nuire à la qualité des relations qu’entretient un autiste Asperger avec ses collègues. Car, en entreprise, il s’agit souvent de comprendre les enjeux relationnels pour monter en compétences et saisir les différentes opportunités qui peuvent se présenter. Pour un autiste Asperger, ces sous-entendus ne peuvent être saisis. Sans comprendre qu’ils ont affaire à un Aspi qui a du mal à participer aux conversations, passe du coq à l’âne, leur coupe la parole ou encore leur fait des remarques, certes franches mais aussi parfois abruptes, les collègues en question peuvent se dire qu’il est autocentré, voire égoïste ou malveillant. Ces différences de fonctionnement provoquent bien souvent une grande incompréhension de la part des neurotypiques, allant jusqu’à l’exclusion de la personne autiste.

Par ailleurs, si le manager ou les collègues expriment leur peur du fonctionnement particulier de la personne autiste Asperger en exerçant une surveillance accrue sur elle, cette dernière peut se sentir observée, voire persécutée. La confiance et l’éducation autour de ce qui lui est le plus adapté sont donc de mise.

Neurotypiques et neuro-atypiques : des fonctionnements différents mais complémentaires

Puisque la difficulté des personnes autistes Asperger réside dans les interactions sociales, la communication et le cadre (très bruyant ou non) dans lequel elles évoluent, un environnement de travail qui n’est pas adapté ou adaptable, auquel elles ne peuvent se conformer, leur renvoie l’image que quelque chose “ne va pas” chez elles, qu’il y a quelque part un ”défaut”, une faille.

Ces mauvaises expériences ont un impact énorme sur leur bien-être psychologique et leur confiance en elles. Beaucoup se sentent isolées, “à côté” et parfois même malmenées. Adapter l’environnement de travail afin qu’il leur soit plus agréable, c’est leur offrir la possibilité d’embrasser leur propre fonctionnement, avec certes ses limites mais aussi ses richesses.

« Mes premières expériences professionnelles ont été très difficiles. Je changeais de job tous les trois à six mois. Puis, je suis tombée sur quelqu’un d’exceptionnel qui était ma supérieure hiérarchique. Elle m’a accompagnée, elle a pris le meilleur de moi et a essayé de m’apprendre à me focaliser sur mes forces plutôt que sur mes faiblesses. Cela m’a permis d’être un peu plus moi-même », raconte Ariane.

Ces adaptations peuvent notamment se manifester par :

  • la création de bureaux isolés et attitrés ;
  • l’autorisation d’utiliser un casque antibruit ;
  • la possibilité de faire du télétravail ;
  • l’adaptation des horaires de travail afin de leur éviter les heures de pointe dans les transports en commun ;
  • l’utilisation de l’écrit, plutôt que de l’oral ;
  • la description la plus claire et pragmatique possible dans les objectifs et les tâches qui leur sont confiés, en essayant d’enlever toute donnée implicite.

« Les instructions implicites, on ne les comprend pas. Il nous faut des instructions claires et précises sur ce qui est attendu de nous. Car lorsqu’on ne les comprend pas, on fait au max et on peut prendre plus de temps pour réaliser quelque chose de très abouti alors que ce n’était peut-être pas ce qui était attendu. Tout comme on ne comprend pas l’ironie, les expressions, le langage métaphorique ou le sarcasme », déclare Ariane.

Pour notre interviewée, c’est la décision de passer en free-lance qui lui a permis d’écouter son fonctionnement et ses besoins. Elle peut désormais choisir ses projets et n’est plus obligée d’être présente au bureau, un milieu qui ne lui convenait pas. Elle a ainsi adapté son environnement professionnel à ce qui lui convenait le mieux.

Les autistes Asperger ont, de par leur fonctionnement, un regard neuf sur nos modes de pensée et d’organisation. Leur mémoire souvent importante, leur grand sens du détail, leur implication et leur grande franchise en font des collaborateurs précieux. Pour nos entreprises et pour les professionnels du recrutement, comprendre ces fonctionnements différents, c’est permettre à chacun de trouver sa place et d’exprimer ses habiletés particulières.

Pour Ariane, « la solution serait que les autres fassent l’effort de nous comprendre. Dans toute communication, il y a deux personnes, deux identités, deux personnalités différentes. Avec l’autisme Asperger, la différence est simplement parfois plus marquée. Quelque part, le syndrome d’Asperger est juste une particularité, un fonctionnement différent, que l’on stigmatise. Alors que cette singularité est très intéressante car elle permet d’avoir un œil critique, différent et bien souvent complémentaire. Chacun doit faire un effort de compréhension et d’adaptation par rapport aux autres. »

Sources :
Junier, H., « Des Asperger en entreprise », Le Cercle Psy, n° 19, décembre 2015/janvier-février 2016
Sarfaty, L., « Le Handicap invisible des Aspergirls », Le Cercle Psy, n° 21, juin/juillet/août 2016

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Photo by WTTJ

Elsa Andron

Psychologue du travail et psychologue clinicienne

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