L'histoire d'un projet entrepreneurial né dans (et grâce à) la douleur

  • December 7, 2018

À 40 ans, Sébastien Jaricot a déjà eu plusieurs vies professionnelles. Après avoir débuté sa carrière comme Journaliste Reporter d’Images, puis cherché des trésors à travers le monde pour une entreprise de décoration de luxe, ce passionné de sensations fortes, a eu un accident de motocross. Cloué au lit, devant subir plusieurs opérations et de multiples complications, cet hyperactif va chercher des solutions pour améliorer son quotidien et celui des patients. C'est donc dans la douleur, et grâce à elle, que va naître son projet d'entrepreneur.

Comment as-tu débuté ta carrière ?

J'ai fait une formation en communication audiovisuelle à Lyon, ma ville d'origine. Suite à ça, j'ai notamment réalisé des films de snowboard pour des grandes marques. J'étais âgé d'une vingtaine d'années et je subissais un peu la politique du stagiaire. On me disait que c'était compliqué de me rémunérer mais qu'on pouvait m'offrir un bonnet.

Ensuite je suis arrivé à Paris et j'ai travaillé un peu en tant que freelance, notamment pour CanalWeb, la première web TV française. C'était la belle époque, celle de la bulle Internet. On avait tout, mais pas de téléspectateurs. On cassait des téléviseurs tous les vendredis soirs en disant que la TV, c'était mort. Finalement, l'aventure s'est terminée et j'ai continué à faire de la télévision, surtout des documentaires pour des grandes chaînes comme Canal+, pendant 4 ou 5 ans.

Et puis, ma sœur a monté une boîte de décoration de luxe qui s'appelle « Objet de curiosité ». Je suis rentré à Lyon et me suis mis à travailler avec elle. J'avais le meilleur travail au monde. On vendait des « curiosités naturelles » qu'on allait chercher aux quatre coins du globe et qu'on intégrait dans un concept de décoration. J'y ai travaillé pendant 7 ans.

J'avais le meilleur travail au monde.

Puis, tu as eu un accident grave… Peux-tu nous raconter comment cela s’est passé ?

C’était en 2014, je suis tombé en motocross. La roue avant a roulé dans une ornière. Malgré le fait que j'étais quasiment à l'arrêt et sans vitesse, la tête humérale (l'extrémité supérieure de l'humérus, l'os unique du bras, ndlr) a éclaté. J'ai été opéré en urgence et j'ai eu toutes les complications du monde. J'ai eu des bactéries nosocomiales et j'ai donc subi des antibiothérapies de choc pour les tuer. J'ai aussi eu un dérèglement du système nerveux. Je ne pouvais quasiment plus bouger mon bras.

Je suis tombé en motocross (...) J'ai été opéré en urgence et j'ai eu toutes les complications du monde. Je ne pouvais quasiment plus bouger mon bras.

Au niveau professionnel, comment as-tu géré ça ?

J'ai été arrêté trois ans par la Sécurité sociale, c'est la durée maximale d'un arrêt de travail. Au bout de deux ans, ils m'ont convoqué mais comme j'avais encore des opérations prévues, ils ne pouvaient pas me radier. Ils m'ont fait reconnaître travailleur handicapé. Clairement, je n'allais plus pouvoir porter des fossiles qui pesaient 80 kg, c'était juste impossible et je n'en avais plus envie. En revanche, j'ai toujours eu envie d'être entrepreneur. Depuis le lycée, je me suis dit que pour avoir un travail intéressant, il fallait se le créer. Et ça a été « ma chance » finalement. Mon arrêt maladie m'a donné le temps nécessaire pour réaliser cette envie.

Depuis le lycée, je me suis dit que pour avoir un travail intéressant, il fallait se le créer. Et ça a été « ma chance » finalement. Mon arrêt maladie m'a donné le temps nécessaire pour réaliser cette envie.

En quoi ton état de santé a joué un rôle décisif dans la création de ta société ?

Pour moi, ça a été une manière de rebondir car j'avais le moral dans les chaussettes après ma deuxième opération. Je souffrais terriblement et j'étais au plus bas. Ça faisait un an que j'étais coincé dans mon canapé alors que ce n'est pas franchement mon tempérament. Je me disais que je n'apprenais rien et que j'étais en train de gâcher ma vie. Mais en fait ça m'a permis de comprendre comment fonctionne la douleur. Geek depuis toujours, je me suis dit qu'il y avait quelque chose à faire avec les outils numériques. Il y avait tout, il fallait juste quelqu'un qui y consacre le temps nécessaire.

Je me disais que je n'apprenais rien et que j'étais en train de gâcher ma vie. Mais en fait ça m'a permis de comprendre comment fonctionne la douleur.

C'est donc dans la douleur que va naître ton projet. Peux-tu nous en dire plus ?

J'ai réalisé que j'avais du mal à communiquer sur la douleur ressentie. Dès que j'allais voir le médecin avec ma femme, elle me reprenait souvent. Je disais que ça allait et elle me rappelait que non, je n'étais pas forcément bien à ce moment-là. Il faut savoir qu'il y a deux choses qui gênent le diagnostic lorsque l'on va voir le médecin : le biais de mémoire - en tant que patient on ne va pas forcément se souvenir de la douleur ressentie - et les biais de jugement - en fonction de son interlocuteur, on ne va pas tenir les même propos -. Et puis finalement, lorsque l'on indique que l'on a mal à 8 sur une échelle de 10 : qu'est ce que cela signifie vraiment ?

J'ai réalisé que j'avais du mal à communiquer sur la douleur (...) Et puis finalement, lorsque l'on indique que l'on a mal à 8 sur une échelle de 10 : qu'est ce que cela signifie vraiment ?

De cette interrogation est née Santé NET...

On ne résout pas un problème qu'on ne connaît pas. Or moi je connaissais la douleur, je connaissais les besoins des patients. J'ai rencontré un médecin spécialiste, le Dr Eric Bismuth qui m'a précisé de quelles informations il avait besoin en tant que praticien pour m'aider. Avec nos deux points de vue cumulés, nous sommes en train de créer une nouvelle échelle de la douleur pour transformer l'échelle classique - le « 0 à 10 » - qui s'avère peu utile puisque la douleur est subjective.

Avoir été patient m'a permis aussi de rencontrer facilement d'autres personnes en souffrance, puisqu'il ne faut pas se fier uniquement à son expérience personnelle. J'ai pu en parler à d'autres médecins et j'ai réalisé qu'il y avait aussi un véritable besoin de leur côté.

Nous sommes en train de créer une nouvelle échelle de la douleur pour transformer l'échelle classique - le « le 0 à 10 » - qui s'avère peu utile puisque la douleur est subjective.

Comment comptez-vous améliorer cette échelle de douleur?

Nous avons imaginé une application qui propose d'indiquer son état de santé général grâce à différents outils. On garde l'échelle de la douleur mais ce n'est qu'un élément car on sait que la douleur a un impact sur beaucoup d'autres choses. Le patient pourra donc indiquer son humeur par exemple. On va aussi mesurer l'activité physique à l'aide d'un podomètre pour réaliser si la personne marche plus ou non. Cela permet de mettre en place des alertes pour faire ses exercices et donc de savoir si la personne suit les recommandations du médecin. L'outil permettra de créer un dialogue avec le praticien. Ça peut donc être un outil pour améliorer le diagnostic et le suivi des patients. De cette façon, on gomme les biais de jugement et les biais de mémoire.

L'outil permettra de créer un dialogue avec le praticien. Ça peut donc être un outil pour améliorer le diagnostic et le suivi des patients.

On a aussi pensé qu'il fallait fidéliser l'utilisateur et on a ajouté un concept d'intelligence artificielle et de chatbot. L'application sera capable de savoir quelle information est manquante ou non. Cela permettra de donner au patient des conseils thérapeutiques adaptés à sa situation. Nous sommes en train de développer cela en partenariat avec le CNRS. Nous allons lancer une première version grand public de l'application appelé Mia Confort dans les prochaines semaines.

Cela permettra de donner au patient des conseils thérapeutiques adaptés à sa situation.

Quelles sont les motivations qui vous donnent envie de travailler sur ce projet ?

Le plus difficile est peut-être de mener son projet entrepreneurial en même temps qu'il faut se faire à l'idée du handicap. Ça n'a pas été facile. On se dit qu'il faut être fort, qu'on va y arriver. Sauf que le handicap tire vers le bas. J'ai réussi à utiliser ça comme un levier, c'est ce qui a rendu le projet d'autant plus intéressant. C'est aussi difficile parce que la vie de start-upper, c'est « up and down » et mener ça de front avec le handicap c'est une difficulté supplémentaire. Mais à chaque crise douloureuse, c'est comme une notification qui me ramène vers le projet et c'est ce qui me motive d'autant plus. Avec mon associé, on se dit qu'on peut un peu changer le monde et lui apporter du sens, puisqu'on a tous souffert ou connu quelqu'un qui a souffert.

Le plus difficile est peut-être de mener son projet entrepreneurial en même temps qu'il faut se faire à l'idée du handicap.

Quel est ton rapport au travail ?

J'ai de la chance, j'aime vraiment ce que je fais et je n'ai pas l'impression de travailler. J'organise mes journées comme je l'entends et je fais énormément de télétravail. L'été je travaille dehors, sur ma terrasse. Lorsque je viens au bureau avec le reste de l'équipe, il y a une bonne cohésion. Tout le monde sait ce qu'il a à faire et franchement c'est agréable de travailler dans cet état d'esprit. Alors, bien sûr, il y a évidemment le côté « je ne décroche jamais vraiment ». Le plus dur finalement pour moi est peut-être de rester focalisé sur une idée car j'ai tous les jours un autre projet qui me vient à l'esprit. En ce moment, j'ai un ami qui s'est mis à créer des skateboards, si je m'écoutais, je l'aiderais à le commercialiser !

Avec mon associé, on se dit qu'on peut un peu changer le monde et lui apporter du sens, puisqu'on a tous souffert ou connu quelqu'un qui a souffert.

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Photo by WTTJ

Elodie Horn

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