Le harcèlement sexuel au travail : qu'en pensent les hommes ?

  • October 24, 2018

Selon une étude de l’Institut français d'opinion publique (IFOP), un tiers des françaises a déjà été victime de harcèlement sexuel au sein de son entreprise. Depuis l’affaire Weinstein et les nombreux mouvements qui ont suivi, le silence quasiment tabou entourant ces comportements malvenus a été brisé et les femmes ont pu prendre la parole, pour témoigner, dénoncer et sensibiliser.

Si une majorité des hommes soutient le combat des femmes contre le harcèlement sexuel, qu’il soit dans la rue ou au travail, beaucoup ont toujours du mal à trouver leur place dans ce débat. En effet, ce dernier soulève beaucoup de questions chez la gente masculine, notamment sur les limites du harcèlement sexuel et sur la remise en question de comportements autrefois considérés comme “acceptables”, mais aussi plus largement sur les nouvelles façons de communiquer respectueusement et professionnellement au quotidien. Pour mieux comprendre la pensée des hommes sur ce sujet, Welcome to the jungle est allé à la rencontre d’hommes d'âges et d’activités différents.

La définition du harcèlement sexuel

La définition du harcèlement la plus couramment utilisée est celle de la psychanalyste Marie-France Hirigoyen, spécialiste du harcèlement moral : « Le harcèlement est une conduite abusive qui se manifeste notamment par des comportements, des paroles, des gestes, des actes, des écrits pouvant porter atteinte à la personnalité, à la dignité ou à l’intégrité physique ou psychologique d’une personne. »

Sur les cinq hommes interrogés sur la définition du harcèlement sexuel, nous retrouvons la notion de répétition, qu’elle soit d’un acte ou d’une parole déplacé, mettant la victime dans l’embarras ou pire. Pour William, 26 ans et chef d’entreprise dans le domaine du transport, la notion de subjectivité est aussi importante : « Il y a bien évidemment des cas universels de harcèlement tels que des attouchements et tout ce qui touche à l’intégrité physique d’une personne. En revanche, je pense qu’il y a des situations plus subjectives où il est difficile de se positionner, comme par exemple tout ce qui tourne autour des simples compliments. » Alexandre, du même âge mais évoluant dans le milieu de la finance, semble partager la même opinion sur la subjectivité en qualifiant un acte de harcèlement sexuel « à partir du moment où cela devient pénible pour la victime. »

« ll y a bien évidemment des cas universels de harcèlement tels que des attouchements et tout ce qui touche à l’intégrité physique d’une personne. En revanche, je pense qu’il y a des situations plus subjectives où il est difficile de se positionner, comme par exemple tout ce qui tourne autour des simples compliments. » - William, 26 ans

En somme, la nuance qu’un regard ou un commentaire déplacé, s’ils sont répétés ou qu’ils mettent systématiquement la personne dans l’inconfort, constitue la base du harcèlement sexuel semble avoir été comprise par notre panel masculin. « À partir du moment où l’on met son interlocuteur mal à l’aise, ou qu’on lui fait peur, ne serait-ce que par un regard, cela devient grave et doit s’arrêter.” témoigne Gaëtan, 30 ans et ingénieur commercial.

« À partir du moment où l’on met son interlocuteur mal à l’aise, ou qu’on lui fait peur, ne serait-ce que par un regard, cela devient grave et doit s’arrêter. » - Gaëtan, 30 ans

Un troisième élément fut cité par Eric, chef d’entreprise soixantenaire, dans le cadre de cette définition, celle du pouvoir. « Le harcèlement sexuel, cela peut aussi être l’utilisation par une personne, quelque soit son sexe, de son pouvoir hiérarchique, de son ascendant psychologique éventuel ou de sa force physique envers autrui pour en tirer un quelconque profit, que ce soit de la satisfaction ou des faveurs. » Cette autre définition nous rappelle la raison pour laquelle la plupart des victimes choisissent - ou du moins choisissaient - de garder le silence dans le cadre d’un harcèlement sexuel sur le lieu de travail (trois personnes sur dix harcelées sexuellement au travail ont rapporté les faits à leur hiérarchie, et seulement cinq sur cent ont lancé des poursuites judiciaires selon une étude datant de 2014). Dans la plupart des cas, l’agresseur profite de son ascendant physique ou hiérarchique à disposition pour limiter les risques de se voir dénoncer.

« Le harcèlement sexuel, cela peut aussi être l’utilisation par une personne, quelque soit son sexe, de son pouvoir hiérarchique, de son ascendant psychologique éventuel ou de sa force physique envers autrui... » - Eric, soixantenaire

Prendre position face à une situation de harcèlement sexuel

En octobre 2017, seize célébrités masculines françaises exprimaient leur soutien et leur solidarité à la communauté féminine pour son combat contre le harcèlement sexuel. Dans la foulée, le hashtag #TousConcernés fit son apparition sur les réseaux sociaux. Une initiative qui n’a pas fait l’unanimité : certaines militantes estimaient qu’un homme n’avait pas son mot à dire sur un sujet qui touche en majorité les femmes. Le même type de réaction a été constaté face au hashtag #IveDoneThat (“j’ai fait ça”), utilisé par les hommes pour témoigner des actes déplacés qu’ils avaient eux-mêmes commis par le passé.

« Les hommes ne se rendent pas compte de ce que doivent subir les femmes tous les jours. Si pour un homme, c’est une simple réflexion "innocente", pour la femme il s’agit peut-être de la troisième réflexion de la journée, bien qu’elle ait pensé à mettre une jupe pas trop courte et à ne pas passer devant tel ou tel bureau à telle ou à telle heure » nous rappelle Gaëtan. Si certains n’hésitent pas à prendre la parole sur le sujet, d’autres ont tendance à prendre du recul, de peur de froisser une opinion dans un débat catégorisé de strictement féminin. «** **Ce qui est préjudiciable aujourd’hui, c’est que pour certains mouvements féministes, il n’est plus question d'élever ou d’écouter la femme, mais systématiquement de rabaisser l’homme, même lorsqu’il prend logiquement le parti des femmes. Le dialogue devient donc impossible et les comportements n’évoluent pas » nous confie William.

« Ce qui est préjudiciable aujourd’hui, c’est que pour certains mouvements féministes, il n’est plus question d'élever ou d’écouter la femme, mais systématiquement de rabaisser l’homme, même lorsqu’il prend logiquement le parti des femmes. Le dialogue devient donc impossible et les comportements n’évoluent pas. » - William, 26 ans

L’homme est tout autant partie prenante que la femme dans les histoires de harcèlement sexuel, que ce soit en tant qu’agresseur, que spectateur, ou plus rarement en tant que victime mais rompre le dialogue entre hommes et femmes ne semble pas aider la cause. Une chose est certaine, les différents mouvements de dénonciation ont eu pour effet une prise de conscience générale de la part de la population masculine. « J’essaie d’être plus conscient de ce genre de situation autour de moi pour essayer d’y remédier à mon niveau parce que je me dis que le harcèlement peut toucher absolument tout le monde, dont nos amies, nos sœurs, nos mères, etc… » nous raconte Gaëtan.

L’évolution des comportements masculins en entreprises

Philippe a 47 ans et il est directeur dans une grosse enseigne de cosmétique. Respectueux et n’ayant jamais eu de problème de harcèlement sexuel dans son service, il nous raconte ; « mon comportement n’a pas foncièrement changé ces dernières années, car je n’ai jamais rien eu à me reprocher. En revanche, dans un coin de mon crâne, il y a toujours cette crainte de faire quelque chose qui serait dorénavant considérée comme déplacée, voire répréhensible alors que simplement mal interprétée. » Le risque est donc là, la résultante de cette “crainte” latente d’être catégorisé de harceleur suite à un acte dénué de mauvaise intention est l’aggravation de la distance entre hommes et les femmes. Mais finalement, est-ce une mauvaise chose dans un environnement professionnel ? Philippe continue de réagir : « Plus de distance ne veut pas forcément dire moins de communication, donc la qualité du travail n’est pas directement impactée. La difficulté de cette nouvelle distance professionnelle réside dans la conservation d’une bonne ambiance entre deux populations qui finissent par se craindre. »

« Plus de distance ne veut pas forcément dire moins de communication, donc la qualité du travail n’est pas directement impactée. La difficulté de cette nouvelle distance professionnelle réside dans la conservation d’une bonne ambiance entre deux populations qui finissent par se craindre. » Philippe, 47 ans

Pour Dimitri, directeur marketing associé dans une entreprise d'événementiel, tout peut se résoudre par le dialogue. « Certaines personnes sous ma responsabilité se sont déjà plaintes de remarques déplacées, bien que ponctuelles. Nous avons fait le choix d’en discuter rapidement avec les personnes concernées afin que la situation ne s’envenime pas. Dans ce cas précis, il s’agissait d’un malentendu car le “harceleur” ne se rendait pas compte de l’effet de ses commentaires répétés. » Afin de compléter sa démarche, Dimitri a profité de la situation pour sensibiliser l’ensemble de ses équipes sur les bons comportements à adopter pour éviter que cela ne se reproduise, mais aussi pour que de potentielles autres victimes puissent se prononcer dans l’idée de régler le problème.

Eric est entrepreneur dans les nouvelles technologies depuis plus de 30 ans et il n’a jamais été témoin d’une quelconque démarche de harcèlement sexuel sur son lieu de travail : « Ma fonction de dirigeant génère des comportements lissés en ma présence, et c’est également l’attitude que j’adopte avec mes employés : on ne parle que boulot”. En conservant une attitude strictement professionnelle, Eric met naturellement une distance entre ses équipes et lui-même, mais finalement ne serait-ce pas un mal pour un bien ? « J’évolue dans un marché où il y a une pénurie de main d’oeuvre qualifiée, c’est pourquoi nous prenons très soin de nos employés mais tout en gardant des relations professionnelles simples, directes et basées sur l’écoute, nous avons jusqu’à présent pu éviter toute situation de harcèlement sexuel. »

« Ma fonction de dirigeant génère des comportements lissés en ma présence, et c’est également l’attitude que j’adopte avec mes employés : on ne parle que boulot. » - Eric, soixantenaire

Subjectivité et différences culturelles : le cas des États-Unis

Pour mieux comprendre les nuances d’un sujet qui touche le monde entier, nous avons rencontré Matthew, un américain de 28 ans qui a travaillé pendant cinq ans aux États-Unis avant de venir s’installer à Paris pour travailler dans une start-up. « Aux USA, les politiques d’entreprises liées au harcèlement sexuel sont bien plus strictes qu’en France. Pourquoi ? Simplement parce que nos cultures sont différentes par essence, ne serait-ce que pour dire "bonjour". Jamais aux États-Unis, un homme ne fera la bise à une femme au travail. L’intimité doit rester dans la sphère privée et un simple contact autre qu’une poignée de main peut rapidement être inapproprié. » Presque choqué par certains comportements dont il est le spectateur tous les jours dans son entreprise, Matthew reste tout de même compréhensif : « Les règles et normes liées aux relations hommes-femmes, que ce soit en France ou aux USA, sont déterminées par la culture locale. Imaginer les politiques américaines sur le sujet appliquées à des entreprises françaises n’auraient aucun sens, et inversement. »

« Aux USA, les politiques d’entreprises liées au harcèlement sexuel sont bien plus strictes qu’en France (...) L’intimité doit rester dans la sphère privée et un simple contact autre qu’une poignée de main peut rapidement être inapproprié. » - Matthew, 28 ans

Eric partage le même avis : « Les États-Unis ont fait le choix de réprimer légalement et financièrement le moindre comportement déplacé, je ne sais pas comment ils s’en sortent de leur côté mais ce serait une erreur d’instaurer ce genre de politique en France. Il en résulterait un éloignement encore plus dangereux des relations hommes - femmes dans la vie courante. Un éloignement pourrait engendrer encore plus d’incompréhension puisque les fréquentations inter-sexes diminueraient. »

Pour que les Français trouvent leur équilibre, rien ne servira donc de s’inspirer de sociétés plus intransigeantes sur le sujet. Il convient plutôt de trouver un point d’équilibre grâce au dialogue, afin de systématiser les bonnes relations entre hommes et femmes en entreprise. « Sensibiliser les gens à travers des séminaires ou des meet-ups permettrait d'atteindre un système équilibré plus rapidement. Mais le gros du travail reste l’éducation des nouvelles générations. Cela représente un enjeu majeur dans l’apaisement de certaines tensions entre hommes et femmes au sein des entreprises. »

« Le gros du travail reste l’éducation des nouvelles générations. Cela représente un enjeu majeur dans l’apaisement de certaines tensions entre hommes et femmes au sein des entreprises. » - Eric, soixantenaire

La fin des quiproquos ?

Les frontières du harcèlement sexuel avaient beau être floues par le passé, du à la crainte des femmes de dénoncer, mais désormais les limites sont tracézs et tout homme est dans la capacité de déterminer si un comportement est déplacé ou non.

Et la galanterie dans tout ça alors ? À ce sujet, c’est Dimitri qui nous propose une réponse : « Je ne suis pas contre la galanterie, mais je considère que cela doit être étendu, plutôt que réservé au rapport hommes - femmes. Il s'agit avant tout de règles de politesse et de bienséance. Une société plus égalitaire passe par des comportements identiques envers tout le monde, mais ne s'oppose surtout pas à des gestes bienveillants. »

« Une société plus égalitaire passe par des comportements identiques envers tout le monde, mais ne s'oppose surtout pas à des gestes bienveillants. » - Dimitri

La nouvelle grande difficulté réside dans le fait que les environnements de travail sont en pleine évolution. Les bureaux changent en s’appropriant les normes de l'hôtellerie, les managements se lissent et l’accent est mis sur le bien-être des employés pour favoriser la performance. C’est donc une nouvelle frontière qui devient floue ; celle entre la vie personnelle et la vie professionnelle. Ce phénomène présente un risque supplémentaire pour les relations hommes-femmes. En effet, quel comportement est-il décent d’adopter dans un milieu où tant d’efforts sont justement faits pour que nous ne nous sentions pas en entreprise ?

Quel comportement est-il décent d’adopter dans un milieu où tant d’efforts sont justement faits pour que nous ne nous sentions pas en entreprise ?

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Photo by WTTJ

Gabriel Boccara

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