« Enthousiasme et l’idéalisme ne suffisent pas » dans l’Économie Sociale et Solidaire

  • April 6, 2018

Céline Peudenier a toujours su qu’elle voulait exercer une profession porteuse de sens. Après une formation en gestion, complétée d’une spécialisation en management alternatif, suivie de quelques années d’expérience au sein d’une grande entreprise classique, elle a rejoint le Groupe SOS où elle occupe depuis cinq ans le poste de Directrice Générale Commerce et Services.

Le Groupe SOS est une entité créée il y a 30 ans dans le but de lutter contre toutes les formes d’exclusion. À l’origine constitué d’associations dédiées à la santé, il s’est diversifié dans de nombreux secteurs (logement, culture, transition écologique…) et regroupe aujourd’hui 480 établissements dont chacun est voué à avoir un fort impact social. Son objectif : permettre à chacun, quel que soit son parcours et ses revenus, d’avoir accès à des services de qualité en lien avec ses besoins essentiels. Aujourd’hui, le Groupe SOS est un leader de l’Économie Sociale et Solidaire en Europe.

Mais au fait, l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), c’est quoi ? L’expression, très large, recouvre l’ensemble des acteurs économiques (coopératives, associations, sociétés commerciales…) qui poursuivent un objectif de progrès social en plus - ou au lieu - d’une cible de rentabilité. À l’heure où de nombreux actifs se posent la question de leur utilité au sein de la société, l’ESS a la cote. Mais attention, face à la diversité des structures qui composent cet univers et des parcours que’on peut y mener, il y a quelques questions à se poser avant de se lancer. Céline nous raconte son expérience et nous livre ses conseils.

Céline Peudenier

Comment t’es venue l’envie de rejoindre le secteur de l’ESS ?

J’ai grandi avec des parents qui exerçaient des métiers de vocation : ma mère était institutrice et mon père journaliste. Ils étaient contents d’aller travailler le matin et ça m’a marquée. Sans ressentir moi-même d’appel particulier, je voulais aimer mon boulot et mon quotidien, comme eux. Par ailleurs, j’ai toujours eu fortement conscience que la vie m’avait offert des chances – une famille, une éducation, un certain confort – dont elle avait privé d’autres enfants. Je voulais arranger ça, si on veut. Rejoindre l’ESS m’a semblé répondre à ces deux envies.

Ma mère était institutrice et mon père journaliste. Ils étaient contents d’aller travailler le matin et ça m’a marquée.

Pourquoi as-tu choisi de faire des études de gestion ?

C’est une voie qui m’a paru offrir une formation solide et utile. Le choix est venu d’une rencontre déterminante avec une femme qui travaillait en ONG. Elle m’a fait comprendre que toutes les organisations de l’économie, qu’elles soient classiques ou orientées ESS, ont besoin de certaines compétences pour tourner. Il faut des contrôleurs de gestion, des logisticiens, des financiers… La bonne volonté ne suffit pas. Je devais donc acquérir des savoir-faire ; le management et la gestion étaient des options qui me correspondaient. J’ai donc suivi une classe préparatoire et j’ai intégré HEC en 2004. Par chance, j’ai commencé mes études au moment où beaucoup d’écoles ouvraient des filières consacrées à l’économie “autrement”. À HEC, j’ai fait partie de la première promotion de la majeure “Alternative Management”, une spécialisation qui forme les élèves à renouveler les pratiques de l’entrepreneuriat et du management.

Quelle a été ta première expérience en ESS ?

Pendant mes études, j’ai rejoint une association consacrée au commerce équitable. Je pensais que ça allait me passionner. Grosse déception. J’ai réalisé que le “commerce équitable”, c’était… du commerce, avec une bonne partie de marketing, et que je n’étais pas très douée pour faire des fiches produits. Échec. Ensuite, j’ai fait un stage en Finance Responsable chez un gestionnaire d’actifs, mais rebelote : rédiger des notes toute la journée, même pour promouvoir des investissements favorables au développement durable, ça m’a paru monotone et trop éloigné de métiers opérationnels. Bref, en fin d’études, j’étais encore assez perplexe. J’ai même envisagé l’entrepreneuriat, mais la peur du risque m’a vite freinée.

Et malgré tout, tu as persévéré ?

Disons que j’ai élargi mes perspectives. Sur les conseils d’une de mes profs, j’ai envisagé de travailler dans une structure dite “classique” pour y exercer des fonctions orientées “Responsabilité Sociale de l’Entreprise” (RSE). J’ai donc rejoint la direction des Ressources Humaines d’Air France pour m’occuper de la prévention des discriminations. J’y ai passé trois ans. Une expérience passionnante qui m’a permis d’affiner mes connaissances et mes centres d’intérêt : j’ai compris que ma véritable envie, c’était de bosser pour défendre l’égalité des chances. Toutefois, je me sentais encore trop éloignée des opérations. J’ai donc tenté une expérience purement “classique” auprès de la directrice générale d’Air France KLM Cargo, sans lien avec l’ESS. Là, c’est le sens de mon travail qui m’a paru insuffisant. C’est pour cela que j’ai ensuite frappé à la porte du Groupe SOS, une organisation créée il y a 30 ans avec l’ambition de lutter contre toutes les formes d’exclusion.

J’ai compris que ma véritable envie, c’était de bosser pour défendre l’égalité des chances.

Aujourd’hui, tu gères un portefeuille de PME détenu par le Groupe SOS. Comment as-tu obtenu ce poste ?

Le premier contact s’est fait par réseau. Le Groupe envisageait alors d’acquérir une PME industrielle française. On m’a demandé d’évaluer la pertinence de ce rachat, selon des critères de viabilité de l’entreprise, comme d’impact social, afin de m’en confier éventuellement la direction. L’acquisition ne s’est pas faite et cette première collaboration s’est achevée. Mais on m’a rappelée quelques mois plus tard pour me proposer ce qui est devenu mon poste actuel.

Je pense que deux choses leur ont plu dans mon profil, en plus d’un intérêt clair pour l’ESS. D’abord, le fait que j’ai vu le fonctionnement d’une entreprise “classique” chez Air France, et que je sois donc consciente des enjeux d’équilibre économique. Ensuite, mon envie de manager des gens. Précisons que j’ai eu beaucoup de chance, car peu d’entreprises, qu’elles soient orientées ESS ou non, sont prêtes à faire à ce point confiance à des jeunes. La philosophie du Groupe SOS est d’embaucher des gens motivés, quel que soit leur âge, quitte à accepter qu’ils fassent quelques erreurs.

Peux-tu nous parler plus en détails du contenu de ton poste ?

Je m’occupe du secteur “Commerce et services”. Il est composé d’une quinzaine d’entreprises sociales détenues à 100% par le Groupe SOS. C’est un portefeuille varié qui va des travaux publics, à la coiffure et de la petite structure de deux employés à la PME de 80 personnes. Toutes sont des entreprises normales, insérées dans la concurrence et le marché. Mais elles fonctionnent selon l’ambition originelle du groupe SOS, qui est de proposer des produits ou des services qui aient un impact social et environnemental meilleur que celui des concurrents dits “classiques”. S’agissant de mon périmètre, cet impact se traduit en particulier par l’emploi de personnes en parcours d’insertion professionnelle.

Mon travail consiste à suivre chacune de ces structures dans leur stratégie et leur gestion : je fais le lien entre la direction générale de chacune et celle du Groupe qui donne les grandes orientations, avec un accent sur la politique d’embauche de personnes en recherche d’insertion. Ainsi, tous les jours, je participe à prouver qu’on peut être solide face à la concurrence tout en prenant en compte des critères sociaux. Au total, mon secteur représente 40 M€ de chiffre d’affaires, avec un impact social sur 400 personnes en parcours d’insertion et plus de 2 M€ d’achats auprès de filières responsables.

Au total, mon secteur représente 40 M€ de chiffre d’affaires, avec un impact social sur 400 personnes en parcours d’insertion et plus de 2 M€ d’achats auprès de filières responsables.

En résumé, tu t’occupes d’un ensemble d’entreprises qui fonctionnent comme des sociétés commerciales “normales”, mais qui ont des objectifs d’embauche de personnes en parcours d’insertion professionnelle. Qui sont ces personnes, et comment se traduit votre action pour elles ?

Concrètement, une bonne partie de nos salariés est composée de gens que Pôle Emploi a déclaré « éloignés du marché du travail ». C’est une population qui comprend des chômeurs de longue durée, des profils sans formation, ou des gens qui ne connaissent pas les codes du monde professionnel. Notre credo, c’est que personne n’est inemployable. On leur offre un contrat de droit commun et on consacre une partie du temps de travail à leur donner des outils pour envisager la suite. Certains sont prêts à trouver un emploi “normal” au bout de six mois, d’autres ont besoin de plus de temps mais in fine, les deux tiers de ces salariés retrouvent le chemin de l’emploi, ce qui est très encourageant.

Forte de toutes ces expériences, quels conseils donnerais-tu à ceux qui veulent rejoindre l’ESS ?

D’abord, il ne faut jamais oublier que dans « ESS », il y a « Économie », que l’enthousiasme ou l’idéalisme ne suffisent pas à décrocher un poste intéressant. C’est important de passer du temps à réfléchir aux métiers qu’on veut exercer et à acquérir de vraies compétences. Quitte à commencer dans l’économie “classique” pour étoffer son CV.

Lors d’un entretien d’embauche, il est donc essentiel de bien décrire ses compétences et ce qu’on peut apporter à la structure, en évitant de trop s’épancher sur la question des valeurs. Expliquer pourquoi on a choisi l’ESS, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant.

En outre, il est important de comprendre que l’ESS est un secteur où les valeurs sont très importantes mais varient selon les structures. Certaines organisations sont proches du service public et fonctionnent uniquement grâce à des enveloppes de l’État, ce qui limite leur indépendance de gestion. D’autres, comme les ONG, sont privées, mais vivent de la générosité de bailleurs de fonds et sont obligées de mener des collectes régulières. D’autres encore, comme le Groupe SOS, veulent s’insérer dans le marché, ce qui favorise leur autonomie mais les force à accepter la concurrence. Par ailleurs, certaines structures ont une forte inspiration religieuse qu’il ne faut pas négliger. Être conscient de ces nuances permet d’éviter les erreurs de casting.

Il ne faut ne jamais oublier que dans « ESS », il y a « Économie », que l’enthousiasme ou l’idéalisme ne suffisent pas à décrocher un poste intéressant.

Quelles sont les difficultés ou les désillusions qui peuvent frapper les employés de l’ESS ?

Certaines personnes se sentent parfois trop éloignées de l’objectif social et solidaire dans leur quotidien. Il faut savoir que la vie dans une structure de l’ESS - que ce soit une association, une coopérative ou une société commerciale - peut ressembler à celle qu’on mène dans une entreprise “classique”. Il faut établir un budget, contrôler les dépenses, gérer des personnes, etc. Certains jours, on pourrait presque oublier la mission fondamentale de l’entreprise. Choisir l’ESS, ce n’est donc pas se libérer des contraintes de l’économie classique.

Par ailleurs, ne nous voilons pas la face : on ne gagne pas aussi bien sa vie dans l’ESS que dans d’autres secteurs. Tout simplement parce que l’ESS vise à répartir les richesses plus équitablement. Il faut bien l’avoir en tête et être clair avec soi-même, c’est tout.

Pour finir, à ton avis, quel est l’avenir de l’ESS et de ses employés ?

Tant qu’il y aura des malades, des migrants, des exclus, l’ESS aura une mission à remplir. S’orienter vers l’ESS, c’est donc un choix qui peut s’inscrire dans la durée, et même sur toute une carrière, si on peut apporter des compétences solides aux structures concernées. Pour ma part, je suis satisfaite de mon choix et je ressens toujours l’envie de m’investir dans mon travail, tous les jours, même si je veille à maintenir une vie personnelle équilibrée. Et cette motivation durable, c’est essentiel.

Tant qu’il y aura des malades, des migrants, des exclus, l’ESS aura une mission à remplir.

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Claire

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