« J’ai été espion pour la DGSE » Témoignage

  • June 5, 2019

Cet article est issu du premier numéro du magazine print de Welcome to the Jungle, sorti le 7 février dernier. Abonnez-vous ou retrouvez le dernier numéro en kiosque dans toute la France !

Quand j’étais enfant, j’avais deux rêves plus puissants que tous les autres. Ceux d’être un jour espion et un jour auteur. D’autres envies se sont mêlées à eux, mais ces deux rêves ont constitué un véritable cap dans ma vie.

Quand j’ai appris l’existence de la DGSE, à l’adolescence peut-être, j’ai tout de suite su que je bosserais un jour pour eux. Je voulais voler des informations, servir mon pays et en même temps trahir. Tout m’intriguait : cette idée d’opacité, de secret, de clandestinité… Je ne fais pas partie des agents pour qui c’est arrivé par hasard. Ce n’est pas du tout quelque chose qui m’est venu comme ça du jour au lendemain. C’était un désir qui me dépassait, c’est cela dont j’ai besoin pour avancer. Je suis persuadé que si vous êtes un peu ouvert dans la vie, les propositions finissent par arriver. On se fixe un but et puis, petit à petit, les rencontres se font, les portes s’ouvrent…

J’ai tout de suite su que je bosserais un jour pour eux. Je voulais voler des informations, servir mon pays et en même temps trahir.

Je voulais être espion, et je le suis devenu en mars 2007, à 29 ans. Je suis passé de très bon financier, particulièrement apprécié de ma hiérarchie, à taupe en interne du plus gros cabinet d’avocats de l’île de Jersey, développant par la suite mes réseaux sur tout le territoire. Jersey, c’est ce paradis fiscal qui se plaît à se perdre dans la Manche. À l’époque, je gérais les portefeuilles de clients francophones. Là non plus, le hasard n’y était pas pour grand-chose : avec ma bonne maîtrise de la langue anglaise des affaires et du droit, je m’étais penché sur ces histoires de offshore centers, lorsque je travaillais en Angleterre, avec l’espoir de mettre un jour mon nez dedans. Dès que l’annonce de la création de mon poste m’est parvenue, j’ai postulé et j’ai été pris. Dans la foulée de mon embauche, j’ai contacté la DGSE.

Je suis passé de très bon financier, particulièrement apprécié de ma hiérarchie, à taupe en interne du plus gros cabinet d’avocats de l’île de Jersey.

Entrer en relation avec les services secrets n’est vraiment compliqué. J’ai commencé par leur écrire un courrier, où j’expliquais que j’étais dans la caverne d’Ali Baba et que je pouvais les approvisionner en informations. Ils m’ont répondu… en me demandant une lettre de motivation ! Alors, j’ai attendu de rentrer en France pour mes vacances et j’ai directement appelé l’État-major des armées. Quelques semaines plus tard, je rencontrais mon premier officier traitant à Paris. L’incipit d’une longue série d’incroyables expériences. L’homme inconnu m’a fait déambuler à pied dans Paris pour vérifier que nous n’étions pas suivis, et j’ai eu droit à mon premier débriefing. Ils savaient déjà tout de moi : combien j’avais d’argent sur mon compte, qui étaient les membres de ma famille et mes proches… Après ça, mes cinq ans de double vie ont commencé.

Entrer en relation avec les services secrets n’est vraiment compliqué. J’ai commencé par leur écrire un courrier (...) Ils m’ont répondu… en me demandant une lettre de motivation !

De la finance, je ne connaissais rien. C’est le cabinet d’avocat où j’étais Administrateur de fonds de private equity et la DGSE qui m’ont formé au fil des mois. Rapidement, je suis devenu indispensable à ma boîte, et en parallèle ma relation s’est densifiée avec la DGSE. Plus les investigations se sont compliquées, plus j’aimais ça. Ce que me demandait la DGSE était large, allant d’informations macro sur tel ou tel secteur, telle multinationale ou personnalité connue, à des données extrêmement précises que je devais renseigner dans de longs questionnaires. Travailler pour eux a été la meilleure des formations. Une émulation intellectuelle incroyable.

Travailler pour eux a été la meilleure des formations. Une émulation intellectuelle incroyable.

J’ai d'abord vécu à Jersey. Imaginez-vous une très petite île, remplie de trentenaires aisés, sans enfant, qui passent leur temps libre en soirées, à faire du sport, à naviguer sur des voiliers… Tout le monde se connaît ou presque, donc en très peu de temps, j’ai tissé mon réseau. Et il y a une règle humaine qui m’a bien servi : que l’on soit dans une bulle dorée ou pas, même quand on n’est pas au bureau, on parle de son travail. Ceux qui étaient mes « amis » se confiaient sur leurs clients, les acquisitions en cours, tel milliardaire ou politicien présent sur l’île pour une magouille… Il me suffisait de tendre l’oreille, puis de recouper ces propos avec d’autres informations, d’autres documents.

Ensuite, j’ai été muté au Luxembourg. Le jeu a continué. Pendant cinq ans, si j’y réfléchis vraiment, j’ai eu deux vies pro. Deux vie pro, et un simulacre de vie perso. Et au fond je n’avais qu’un seul et unique but : espionner, que ce soit pendant ou en dehors de mes heures au cabinet d’avocats. C’était ça, mon vrai métier et ma vraie personnalité. Pour y parvenir, je jouais parfaitement ma partition de jeune loup amoureux de la finance, de boulimique de travail, de personne ultra sociable qu’on peut inviter à n’importe quel événement… Récolter des informations me prenait tout mon temps mais c’était un plaisir intense. C’est une sensation qui vous enivre presque.

Récolter des informations me prenait tout mon temps mais c’était un plaisir intense. C’est une sensation qui vous enivre presque.

La peur, je ne l’ai pas vraiment ressentie. Pourtant, il y a eu plusieurs fois des doutes sur moi, notamment après une grosse descente chez nos clients francophones… Ce jour-là, mes boss m’ont coincé dans un bureau pour m’interroger, tenter de deviner qui j’étais vraiment. Mais ça n’a pas été compliqué de les rassurer. En fait, j’étais un si bon élément dans le cabinet – un des meilleurs ! – que c’était inconcevable pour eux que je puisse vouloir les trahir et dénoncer le fonctionnement de la finance. Pour tous et pour toutes, à chaque instant, j’étais 100% celui que j’avais décidé d’incarner.

C’est peut-être pour cela que j’ai failli perdre pied. Une double vie, ce n’est pas sans stigmates. Je travaillais sans cesse, je devais trahir des gens qui étaient parfois devenus des potes, je ne me confiais qu’à mon père et à mon frère… Début 2010, j’ai craqué. J’étais épuisé.

Pendant deux semaines je ne suis pas allé travailler et puis… j’ai recommencé.

Une double vie, ce n’est pas sans stigmates. Je travaillais sans cesse, je devais trahir des gens qui étaient parfois devenus des potes

J’ai renfilé le costume jusqu’à début 2012. Là, j’ai annoncé à la DGSE que je prenais une année sabbatique hors de la finance. Le temps passant, malgré le plaisir intense que me procurait cette vie d’espion, de fortes frustrations étaient nées. Tout d’abord, je ne voyais que très rarement le résultat de mon travail. Je ne savais jamais si j’avais été vraiment utile. Et puis, surtout, je me suis rendu compte que ce que je faisais ne servait pas les bonnes personnes. Je n’aidais pas les citoyens français, j’aidais les multinationales françaises… Cette question me hantait : est-ce que je ne servais pas à rendre les riches encore plus riches ?

Je ne savais jamais si j’avais été vraiment utile. Et puis, surtout, je me suis rendu compte que ce que je faisais ne servait pas les bonnes personnes.

J’ai eu envie de mettre mon don pour l’investigation au service des salariés et des syndicats. Je suis revenu en France, et j’ai renoué avec une vie plus simple. Pour moi, ce retour a été une vraie réponse à la quête de sens que je menais depuis quelque temps. Réussir dans la vie, ce n’était plus réussir professionnellement ou servir son pays. C’était servir les plus démunis, ceux qui ont véritablement besoin d’aide. Mettre en lumière les agissements financiers et soutenir ceux qui en sont victimes, telle est ma mission depuis 2012.

Finalement, je ne suis donc jamais retourné dans la finance et la DGSE.

Réussir dans la vie, ce n’était plus réussir professionnellement ou servir son pays.

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Photo d'illustration by WTTJ

Clémence Lesacq

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