« La maternité a ruiné ma carrière » : cadres et mères, elles payent le prix fort

28 mars 2024

7min

« La maternité a ruiné ma carrière » : cadres et mères, elles payent le prix fort
auteur.e
Aurélie Cerffond

Journaliste @Welcome to the jungle

contributeur.e

Mener une grande carrière et être mère : deux ambitions toujours difficiles à concilier pour une majorité de femmes. Les chiffres sont sans appel : à chaque nouvel enfant, l’écart salarial entre hommes et femmes se creuse un peu plus, pire, trois quarts des mères cadres considèrent que le congé maternité ralentit leur évolution professionnelle pendant plusieurs années. Ces naissances qui les empêchent de progresser et parfois même de travailler à la hauteur de leurs ambitions provoquent un sentiment de désarroi, mais génèrent aussi une forme de culpabilité, de colère et des regrets chez toutes ces femmes. Aujourd’hui, elles racontent avec humilité comment l’effet « enfant » a tout bonnement ruiné leur carrière.

« On avait détecté un haut potentiel en moi, mais la maternité a brisé ma rampe de lancement »

Mathilde, 34 ans, ingénieure

J’ai eu ma fille à 28 ans, et à l’époque, j’étais ingénieure dans le nucléaire. Ma grossesse est arrivée à un moment charnière de ma carrière puisque c’était pile au moment de ma mutation entre deux unités. J’allais d’ailleurs intégrer celle où mon mari était déjà affecté. Pour répondre aux exigences de ce nouveau poste à responsabilités, j’avais une longue période de formation intensive, avec un passage devant un jury pour délivrer mon habilitation. Le nucléaire est un univers industriel très masculin, mais j’étais sûre de moi. J’ai fait front avec mon ventre rond, droite dans mes bottes, car j’avais toutes les capacités et les compétences requises pour y arriver. Mes supérieurs croyaient en moi, et il était hors de question que je recule mon évolution professionnelle à cause de ma grossesse.

Ma prise de poste s’est opérée quatre mois après la naissance de ma fille. Et dès que j’ai mis un pied dans ma nouvelle unité, j’ai tout de suite compris que ça allait être compliqué de mener de front maternité et carrière. Déjà, l’accès aux simulateurs n’est pas simple : il est possible uniquement sur des horaires décalés, les sites sont loin des centres-villes… Et puis, une centrale nucléaire, c’est une machine industrielle qui tourne 24h/24 ! Il y a des priorités en termes de production, de sûreté qui nécessitent une grande mise à disposition des salariés. D’astreinte, bébé ou pas, on pouvait m’appeler au milieu de la nuit pour intervenir. Quand j’ai enfin trouvé une nounou qui acceptait ces horaires atypiques, j’ai cru que j’étais tirée d’affaires, mais ça n’a pas suffi. En dépression post-partum - ni détectée, ni soignée - je trimais sans m’économiser et mon état de santé a continué de se détériorer jusqu’à ce que je perde pied. Le médecin du travail m’a alors posé un ultimatum : soit je changeais de métier, soit mon mari quittait l’unité pour que je puisse m’épanouir. Il était impossible de continuer ainsi avec un enfant en bas âge. Son message a été difficile à entendre, mais il m’a sauvé. Il a mis les mots sur ma souffrance et sur la nécessité de la prendre en charge, même si cela signifiait renoncer à mes ambitions.

Après sept mois d’arrêt maladie, j’ai pu reprendre une activité professionnelle à… mon ancien poste. Tirer un trait sur le métier de mes rêves a été très compliqué. Aujourd’hui, après avoir vivoté pendant quelques années, je viens de reprendre un poste à responsabilités, mais j’ai dû renoncer au nucléaire. J’œuvre désormais dans les énergies renouvelables et j’arrive à jongler décemment entre ma vie pro et perso.

Même si ma situation s’est arrangée, cette expérience me laisse un goût amer. J’ai perdu six ans dans ma carrière. J’étais bien lancée, on voulait me faire évoluer, on avait détecté un haut potentiel en moi, mais la maternité a brisé ma rampe de lancement. Si bien que ça a clôturé un autre sujet : le projet d’un deuxième enfant, comme quoi ce n’est sans incidence y compris sur le volet intime. Et puis, j’ai éprouvé tellement de ressentiment à l’égard de mon organisation qui n’a jamais essayé de m’aider à trouver des solutions… Je me questionne encore sur mes choix, ce mauvais timing. Parfois, même, je me demande : quelle aurait été ma carrière sans cette maternité ?

« J’ai affirmé mon ambition de passer “grande cheffe”, ce à quoi on m’a gentiment répondu “On n’en reparlera dans cinq ans” »

Mélissa(1), 30 ans, gestionnaire d’assurance-vie

Ancienne conseillère commerciale, je suis aujourd’hui gestionnaire d’assurance-vie et j’évolue dans une grande compagnie d’assurances où l’environnement de travail est plutôt bienveillant. À mon retour de congé mat, j’ai souhaité faire le point sur mon évolution de carrière : je voulais affirmer mon ambition de monter en grade pour passer « grande cheffe ». Ce à quoi on m’a gentiment répondu : « Mais enfin tu viens d’avoir ton premier bébé, tu vas bientôt avoir le numéro deux. En attendant, reste à ta place, on reparlera de ta carrière dans cinq ans. » Une réponse qui m’a littéralement scotchée. Déjà parce que je n’avais jamais déclaré vouloir un deuxième enfant, mais que manifestement on l’avait décidé pour moi ! Et quand bien même c’était mon souhait, je jugeais qu’il me revenait de décider du timing pour le faire. Si j’avais envie d’attendre huit ans entre mes deux enfants, ça me regardait non ? J’ai trouvé leur argument archi nul : comme si à partir du moment où on devenait mère, il fallait oublier toute aspiration à évoluer. Le fait est que, me sentant bloquée, j’ai opté pour lancer le deuxième. C’est horrible, on dirait une corvée !

Je pense sincèrement que l’attitude de mon manageur n’était pas malveillante. En revanche, - désolée pour le cliché - mais c’est un homme de plus de cinquante ans, qui, avec un ton un tantinet infantilisant, m’a tout de même gentiment expliqué la vie : « Je sais ce que c’est, je suis père moi aussi, tu dois profiter du temps avec tes enfants. » L’ironie du sort c’est que ce sont les conditions très favorables offertes par l’entreprise en congé maternité, qui freinent l’évolution professionnelle des femmes dans cette boîte. En effet, en plus de la durée légale, on nous offre quatre semaines supplémentaires à passer avec notre bébé, plus deux mois de congé supplémentaires payés à 50 %. Résultat, les femmes s’absentent presque un an quand elles deviennent maman, ce qui les coupe de toute promotion. Une bonne initiative, mais contreproductive…

Alors que la boîte compte une majorité de salariées, presque aucune ne gravit les échelons. Au mieux, elles obtiennent un poste de premier niveau, mais quand tu regardes en haut de la pyramide, notamment au CODIR, elles sont peut-être deux à tout casser. C’est simple, avec une ancienneté de 20 ans, une femme aura toujours le même job (ou avec une ou deux responsabilités en plus), quand un homme sera passé directeur d’un pôle ou d’un secteur. Aucun homme avec autant d’ancienneté ne sera resté conseiller !

J’évolue dans un milieu agricole, un peu vieille France, où on continue de penser que les femmes doivent finir leurs journées tôt pour se consacrer à leur vie de famille et que dès qu’on touche à des enjeux stratégiques, le costume est trop grand pour elles. Être « carriériste » équivaut à une insulte. Pourtant, j’ai de l’ambition et de l’énergie à revendre, je ne comprends pas qu’on me coupe l’herbe sous le pied. Le pire, c’est quand en jouant leur jeu, je me retrouve à organiser ma vie en fonction de leur vision rétrograde de la famille. Un constat qui me fait sérieusement envisager de changer d’entreprise.

« Quand je vois ma robe accrochée dans ma penderie, ça me brise le cœur »

Marie-Alix, 33 ans, ex-avocate

La première fois que je tombe enceinte, je viens d’intégrer un nouveau cabinet. Je suis encore en période d’essai, mais je ne cherche pas à cacher la nouvelle. Au contraire, je l’annonce vite dans un souci de transparence, et aussi parce qu’après un parcours de PMA, je pense - naïvement - que cette bonne nouvelle sera bien accueillie. C’est tout l’inverse : « Tu te fous de ma gueule ? », me rétorque mot pour mot l’associé à qui j’en parle, avant d’ajouter : « Le cabinet n’a pas vocation à devenir une pouponnière, c’est pas la Sécu ici ! » Il m’explique ensuite qu’il est hors de question de financer mon congé mat, et que d’ailleurs, il va mettre un terme à mon contrat au plus vite. Face à tant de violence, je m’effondre en larmes. Je m’excuse d’être enceinte et je tente d’arguer que cela n’entache en rien ma motivation à suivre mes dossiers. Lui ne l’entend pas de cette oreille : cinq jours après, il me remet une lettre de licenciement prétextant que je ne suis pas à la hauteur des exigences du cabinet. Sa stratégie est de miser sur une faute professionnelle, car, bien sûr, légalement il ne peut faire autrement. Il est avocat, il le sait bien, à partir du moment où la grossesse est annoncée, je suis protégée, même en période d’essai, il y a une jurisprudence là-dessus. À ce moment-là, je suis choquée et fébrile mais je décide de ne pas en rester là : je saisis le bâtonnier et je pars en procédure. Six mois après, il est condamné pour rupture abusive caractérisée de collaboration, et le motif discriminatoire lié à la grossesse est reconnu. L’ironie du sort, c’est qu’il est obligé de me verser mes rétrocessions d’honoraires pour couvrir mon congé mat. D’un autre côté, je sors du cabinet du jour au lendemain, sans aucun accès à mes dossiers (il fait même changer les serrures pour s’en assurer), ce qui me coupe toute source de revenus. Et bien sûr, aucun autre cabinet ne veut me recruter enceinte, je joins alors les deux bouts en prenant quelques affaires à mon compte.

Ma désillusion est totale. Même si elle était fortement désirée, je vis cette grossesse comme un fardeau. Alors que j’étais en train de démarrer dans la profession sous les meilleurs auspices et c’est comme si j’avais tout gâché ! Depuis, j’ai déconstruit cette idée, mais cette période compliquée à ébranlé ma confiance en moi et quand je réintègre un nouveau cabinet après la naissance, j’ai le sentiment de repartir de zéro. Là rebelote, à l’annonce de ma deuxième grossesse qui arrive cette fois par surprise, l’associé me fait des tentatives d’intimidation (le vendredi soir quand les bureaux sont vides) pour me convaincre de ne pas faire valoir mes droits et de quitter le cabinet. Finalement, en arrêt maladie à cause d’une grossesse pathologique, je négocie avec eux mon départ en catimini, n’ayant pas le courage de me lancer dans une nouvelle procédure.

Bilan de tout ça ? Je renonce au métier d’avocate. Un énorme gâchis. Encore maintenant quand je vois ma robe accrochée dans ma penderie, ça me brise le cœur. Surtout après autant d’années d’études pour y arriver. Je ne suis pas la seule, je connais plusieurs consœurs qui ont aussi renoncé au métier en devenant maman, en optant pour des postes de juristes en entreprise. Pourtant le métier compte une majorité de femmes dans ses rangs, ça n’a pas de sens ! Ancienne avocate spécialisée en droit de la famille, j’ai des nouveaux projets qui visent à aider les mères à traverser ce tourbillon qu’est la maternité, avec l’espoir d’éviter à d’autres de devoir renoncer à leur carrière.

(1) Le prénom a été changé pour préserver l’anonymat.

Article écrit par Aurélie Cerffond ; édité par Romane Ganneval ; photo par Thomas Decamps.

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