« Trois jours de congés pour la perte d’un parent, c’est d’une violence inouïe »

12 sept. 2023

7min

« Trois jours de congés pour la perte d’un parent, c’est d’une violence inouïe »
auteur.e
Romane Ganneval

Journaliste - Welcome to the Jungle

contributeur.e

Alors que le Code du travail prévoit depuis mars 2023 jusqu’à deux semaines de congés pour le décès d’un enfant contre sept jours auparavant, de plus en plus de voix s’élèvent pour rallonger le congé après le décès d’un parent, d’un frère, d’une sœur, d’un conjoint… Aujourd’hui, la disparition d’un membre de sa famille proche permet à un salarié de bénéficier de trois jours de congés afin d’effectuer toutes les démarches administratives et faire son deuil. Selon Marie (1), Astrid et Alice, il faut réparer ce non-sens et mettre fin au tabou autour de la mort dans notre pays.

« Trop peu de congés avant de reprendre le travail, comme s’il ne s’était rien passé »

Marie (1), responsable des ressources humaines, a perdu son conjoint

Je n’ai jamais aimé parler de ma vie personnelle au bureau. Pourtant, je sais bien qu’il est impossible de tout cloisonner, qu’on n’est pas des machines et que lorsque survient un drame dans nos vies, plus rien n’a d’importance à côté. Au moment où la mienne a basculé, je venais de commencer dans le service des ressources humaines d’une scale-up à Paris. J’étais encore en période d’essai et comme je suis de nature stressée, je craignais de ne pas réussir à valider mon contrat.

Le drame a eu lieu un dimanche. Ce jour n’avait rien de particulier, jusqu’au moment où mon compagnon de l’époque est décédé dans un accident de la route. Et comme vous pouvez l’imaginer, la vie n’a plus jamais été la même. Nous n’étions ni pacsé ni considérés comme concubins, donc je savais que je n’avais pas droit au congé deuil. Normalement, ce dernier prévoit trois jours pour le décès du conjoint, d’un parent, d’un beau-parent, d’un frère ou d’une sœur. C’est très peu ; trop peu pour reprendre le travail comme s’il ne s’était rien passé.

Dès que j’ai pu rassembler mes esprits, j’ai informé mon manager de la situation parce que nous avions une belle proximité. Je lui ai précisé de qui il s’agissait sans entrer dans les détails. J’ai ensuite été voir mon médecin traitant qui m’a arrêté pour trois semaines. J’avais besoin de prendre ce temps, même si ça pouvait sembler long pour l’entreprise, aussi parce que je voulais être capable de reprendre au même niveau de performance qu’avant l’accident.

Un détail me revient de cette période, je me souviens avoir été très énervée en me demandant : pourquoi est-ce que l’entreprise offre des jours pour un PACS ou pour un déménagement et rien pour ce genre d’événement traumatisant ? Ça n’a pas de sens. D’autant que comme j’étais nouvelle dans l’entreprise, j’ai eu une baisse de salaire importante pendant mon absence. Par chance, mon manager l’a par la suite compensé en faisant en sorte que je touche un bonus exceptionnel.

Concernant les dispositions que devrait prendre l’entreprise dans ce genre de situation, je ne pense pas qu’il y ait de règle. Chacun réagit et vit son deuil comme il peut. Par exemple, quand je suis revenue, je me suis beaucoup investie dans mon travail, parce que c’était le seul domaine de ma vie que je pouvais contrôler. Tout flanchait, mais ça me faisait du bien de toujours assurer au boulot. Après, tout le monde n’est pas capable d’être en représentation devant ses collègues, ses clients, comme s’il ne s’était rien passé ou presque. Je pense que l’entreprise et au cas par cas, les managers devraient mettre en place un cadre propice à l’accompagnement psychologique, offrir davantage de flexibilité sur les horaires tout en restant discret. Pendant quelques semaines, je me souviens avoir pensé prendre un congé sabbatique pour prendre une pause, du temps pour moi. J’y ai finalement renoncé et j’ai validé ma période d’essai.

« Ce n’est même pas le temps dont on a besoin pour organiser les obsèques »

Alice, chargée de marketing et communication, a perdu son père

Le 21 juillet dernier, il était 15h quand on m’a appelé pour me dire que mon père était décédé. Je n’ai pas trop compris ce qu’il s’était passé, d’autant que ma famille est à Madagascar, à 9 000 kilomètres de la France. Trois heures plus tard, quand j’ai compris que c’était vraiment terminé, j’ai envoyé un message à ma responsable des ressources humaines pour savoir ce qu’il se passait dans ce genre de situation. Elle m’a dit que j’avais le droit à trois jours et qu’après je pouvais prendre un congé sans solde ou utiliser mes congés payés pour prolonger l’arrêt si j’en avais besoin. J’ai pris le premier billet d’avion disponible et j’ai commencé à faire ma valise.

Avant de partir, j’ai regardé sur Internet pour voir s’il y avait d’autres recours et ça n’a fait que confirmer ce que m’avait dit la personne dans mon entreprise. Trois jours de congés pour la perte d’un parent, j’ai trouvé que c’était d’une violence inouïe. Ce n’est même pas le temps dont on a besoin pour organiser les obsèques et sachant que ma famille se trouve à dix heures d’avion de chez moi, c’est encore pire. J’ai donc pris rendez-vous chez mon médecin traitant et j’ai été arrêté dix jours. Ajouté aux trois jours et à des congés classiques, je me suis absentée trois semaines.

Le jour où il a fallu que je rentre au bureau, je n’ai pas trouvé le courage et mon manager a accepté que je reste exceptionnellement en télétravail ce jour-là. En revanche, il fallait que je reprenne mon rythme habituel dès le lendemain. Ce n’était pas simple, mais j’ai pris mon courage à deux mains et le jour suivant, je suis allée au travail. À peine arrivée, un collègue m’a présenté ses condoléances et je suis mise à pleurer. Je me suis réfugiée dans les toilettes. En quelques secondes, j’ai perdu les dernières forces que j’avais et j’ai décidé de rentrer chez moi. J’ai eu un nouvel arrêt de travail et j’ai enchaîné avec mes vacances. J’ai repris le 28 août et tout se passe normalement depuis.

Depuis le début, ma responsable des ressources humaines a été compréhensive, elle ne m’a pas laissé le choix du télétravail, mais je sais que c’est seulement parce que ce n’est pas dans la culture de l’entreprise et il y a eu une cagnotte de mes collègues. Mais cette expérience me fait penser que chaque structure qui emploie des salariés devrait réfléchir à des aménagements particuliers pour faire face à ce genre de situation. Le deuil n’est pas une histoire de quelques jours. Il nécessite une plus grande flexibilité des horaires, un recours au télétravail quand c’est possible et à un accompagnement psychologique. Mais aussi, comme on dit souvent qu’il y a un contre-coup au bout de dix mois, peut-être qu’on pourrait imaginer des jours que le salarié pourrait prendre un peu quand il a besoin et pas seulement tout de suite après la perte de son proche.

Je sais que j’ai eu la chance d’être accompagnée au travail, de me sentir soutenue par mes collègues et pourtant je sens que les attentes restent les mêmes. Malheureusement, les personnes qui n’ont jamais été confrontées au décès d’un proche ne se rendent pas compte qu’un tel événement nous empêche de nous concentrer et qu’on peut également ressentir une perte de sens à ce que l’on fait. Pour en avoir parlé autour de moi, le deuil est aussi une opportunité de se remettre complètement en question, de se demander ce qui est vraiment important pour notre équilibre, ce que l’on souhaite prioriser… Disons que les petites querelles entre collaborateurs, les réunions à la chaîne et les comptes à rendre au travail, nous paraissent tout de suite beaucoup moins essentiels.

« Mon monde à moi s’était effondré, mais celui des autres continuait de tourner »

Astrid, conceptrice rédactrice, a perdu sa maman quand elle était responsable de boutique

L’année de mes vingt-cinq ans, ma maman est tombée malade. Un cancer. À cette époque, je venais de commencer à travailler pour une nouvelle marque de prêt-à-porter comme responsable de boutique. J’étais encore en période d’essai quand tout s’est accéléré. Ma mère est entrée à l’hôpital et on m’a fait comprendre qu’elle n’en ressortirait pas. J’étais sa seule famille avec sa sœur donc après chaque journée de travail, je fonçais à l’autre bout de la ville pour être le plus possible à son chevet. Elle est partie un mardi après que je sois rentrée chez moi.

Le lendemain matin, j’ai informé le directeur de l’entreprise pour laquelle je travaillais de la situation. Il a eu une réaction très humaine, il m’a dit d’oublier mon travail et me concentrer sur l’essentiel. J’ai pris les trois jours que prévoit le congé deuil, plus une semaine de congés sans solde. Comme j’étais jeune et que je ne connaissais pas mes droits, je n’ai même pas pensé à me faire arrêter par mon médecin traitant pour incapacité temporaire de travail.

Avec toute la paperasse administrative qui m’est tombée dessus, avec ma tante comme seul soutien, ce n’était pas simple à gérer. Une semaine ce n’était clairement pas suffisant pour se remettre d’un tel événement, mais avec mon salaire de vendeuse et le prix des obsèques, je ne pouvais pas me permettre de m’arrêter davantage. Quand j’ai repris le chemin de la boutique, je n’avais aucune envie de reprendre le travail. Dans le métro, je pleurais, dès qu’il y avait personne dans la boutique, je pleurais. Mon monde à moi s’était effondré, mais celui des autres continuait de tourner.

La fin de ma période d’essai est arrivée. J’avais peur qu’on ne me garde pas d’autant qu’entre les allers-retours à l’hôpital et mon absence après le décès, j’avais très peu travaillé durant cette période. Aussi, cette entreprise était connue pour faire enchaîner les CDD aux nouveaux salariés avant qu’ils ne passent en CDI. Pourtant, mon patron m’a dit une phrase qui est restée gravée dans ma mémoire quand il m’a fait signer mon CDI : « Tu sais, ça ne m’intéresse pas de voir comment les gens travaillent quand tout va bien, c’est bien plus intéressant de voir comment ils réagissent face à l’adversité. » Pour lui, j’avais été la meilleure salariée qu’il avait recrutée. Pendant un an, j’ai connu des hauts et beaucoup de bas. Alors, quand j’ai compris que la marque pour laquelle je travaillais ne prendrait pas, j’ai négocié une rupture conventionnelle. J’ai fait une pause d’une année pour savoir ce que je voulais faire et me reconstruire.

Aujourd’hui, avec suffisamment de recul, je me rends compte que j’aurais eu besoin d’une aide post deuil qui aurait compris un accompagnement psychologique et un soutien financier. Résilier un abonnement téléphonique, une assurance, fermer un réseau social pendant que tu travailles, c’est terrible. Le droit français est très paradoxal, il est en avance sur pleins de sujets concernant le travail et pourtant tout ce qui touche à la santé mentale reste encore très tabou. C’est dommage. Et si personnellement, je ne souhaite ce que j’ai vécu à personne, je suis quand même ressortie plus forte de cette épreuve, ça m’a forgée.

(1) Le prénom a été changé

Article édité par Gabrielle Predko ; Photo de Thomas Decamps